Je vous propose un texte écrit par un ami de longue date, c'est un texte un peu caustique à ne pas prendre au premier degré. Pour quelqu'un qui n'a rien à dire... il nous dit beaucoup et nous fait resentir l'absurdité de notre monde.

DéC0MpLéXé 3

Par SandStorm

                 A Laurence,

    Se taire. Laisser la page blanche et ne rien dire. Je n'ai rien à dire. J'exècre les banalités. Je déteste la médiocrité. J'abomine le prévisible. Je n'ai rien à dire. Pourquoi les lecteurs attendent-ils toujours des écrivains qu'ils écrivent ? Faut-il que j'exhibe sans complexe mes sentiments les plus profonds dans l'espoir d'accrocher un lecteur ? Qu'en a-t-il à faire et qu'ai-je à faire de sa complaisance, de sa réflexion et de son attention ? Qu'il aille lire ailleurs. Qu'il prête toute son attention à un autre. Et puis, il y a des choses que les silences expriment mieux que les mots.

      On se réveille un jour et les mots ne suffisent plus. Banalité, médiocrité, prévisibilité. Je regarde calmement mais haineusement. Sans vanité parce que je n'ai pas les réponses. Personne ne les a. C'est pour cela que je suis caustique. Ca me fatigue ces pages remplies de mots qui cherchent des solutions à tout. Pourquoi faudrait-il tout solutionner ? " Votre avis nous intéresse ". Et bien pas moi. Votre avis ne m'intéresse pas le moins du monde et je ne suis pas du tout intéressé à vous donner mon avis. Je n'ai rien à dire. J'exècre les banalités. Tout n'est que banalité. Du paysage sur trois pages au tueur en série en deux volumes en passant par le philosophe de poche. Je ne veux même plus lire. Ou alors il faut me faire rire. Il faut que l'autre ne se prenne pas au sérieux. Je déteste la médiocrité. C'est pour cela que je dirai rien. Je serais médiocre. Trop médiocre. Détestablement moyen, quelconque et commun. De la médiocrité dans du prévisible. Ou alors il faudrait que je vous narre les aventures d'un éléphant mangeur de lions. Et encore. J'imagine trop bien la fin. Non, je n'ai définitivement plus rien à dire.

    Le prévisible je l'abomine et il m'entoure. Tout est prévisible. Les gens sont tous prévisibles à en mourir d'ennui. Tout n'est que tête de gondole. Quand avez-vous fait preuve d'originalité pour la dernière fois ? Et envers vous-même ? L'avez-vous déjà été une seule fois ? Ne me répondez pas. Je ne veux pas savoir. Je ne veux même pas discuter. Imaginez-moi hautain si cela peut encore vous rassurer. C'est idiot mais je ris en vous imaginant dans le prochain bouchon sur le périphérique. Comme hier et comme demain, comme le type devant vous et celui qui est derrière vous. Mais j'arrête. Vous me faites dire de pitoyables banalités. Je nage dans le médiocre.

    Je ne suis pas votre père. D'ailleurs, tant mieux. Pour vous comme pour moi. Je n'avais rien à dire et j'en ai déjà trop dit. Allons, cessez de me lire. Je n'en vois pas l'intérêt. A moins qu'il n'y ait de la perversion dans cet acte de lecture stérile. Peut-être cherchez-vous la déchéance de l'écrivain. Peut-être vous attendez-vous à quelques troublantes révélations : une passion pour l'alcool, des voyages à Amsterdam et/ou une sexualité difficile. Pleurez. Il n'y a rien de cela. Je suis naturellement caustique, haineux et détestable. Vous me méprisez déjà ? Tant mieux. Je ne veux pas de lecteurs. Enfin, je mens un peu. Mais ça vous plait de toutes manières. La vérité est ennuyeuse. C'est ce que l'on nous apprend dès notre plus jeune enfance : les bébés naissent dans les choux et mamie est partie dans le ciel. Qu'on m'explique. Ma grand-mère c'est le père Noël ? Protectionnisme absurde. Vous mentez, on vous ment, mais c'est bien. Tant mieux pour vous. Si j'avais su, je vous aurais menti dès le départ. Ca m'aurait évité de perdre mon temps en paroles inutiles. C'est pour cela que je ne voulais pas écrire. Mais vous m'y avez forcé en lisant bêtement. Il fallait vous arrêter. Déchirer cette page. Hurler au con pollueur de papier. Ne niez pas, je sais que vous avez lu. Vous êtes autant prévisible que je le suis.

    Vous critiquiez et bien dansez maintenant. A quoi vous attendiez-vous ? A une œuvre incontournable ? Foutaises. Pour faire un bon écrivain, il faut de bons lecteurs. Vous n'aviez jamais remarqué comme les choses interagissent entre elles ? Je vous passe le coup de la lune, du soleil et de la terre parce qu'en matière de banalité je veux bien donner, mais tout de même. Non, je vais user d'un autre exemple : pour faire une bonne dispute de couple, ne faut-il pas deux adversaires de parfaite mauvaise foi? C'est comme le surfeur et la planche de surf, la levure et le boulanger, et j'en passe, vive les banalités. Arrêtez donc d'attendre que les choses viennent à vous. Oubliez d'être téléspectateur. Et oubliez-moi pour l'amour des dieux.

    Vous êtes insupportable. Qu'attendez-vous de l'écrivain ? Un voyage ? Ne comptez pas sur moi. Je ne suis ni une agence de voyage ni un paysagiste. Débrouillez-vous. Prenez votre voiture, prenez l'autoroute. Arrêtez-vous où vous voulez. Prenez trois photos. Débrouillez-vous.

    Attendez un instant. Vous pensez que je vous déteste ? Peut-être. En tout cas, je dois bien admettre que vous tenez bon. Et comme disait mon chien, toute peine mérite récompense. La voici. Je mets du sucre Candy dans le whisky lorsque je prépare les Irish Coffee. Ca n'est pas que ça améliore véritablement le goût mais, l'espace d'un instant, je fais quelque chose d'original. Je n'ai pas grand-chose d'autre à raconter. Je ne vais pas étaler tous mes petits secrets. Ils ne seraient plus secrets. Et puis, j'en ai déjà beaucoup trop dit. D'avoir évité la banalité ne me fera pas éviter les écueils de la médiocrité. De votre faute. Je me sens maintenant comme le devoir de rester avec vous pour vous raconter quelque chose. C'est totalement absurde.

    Je ne sais rien de vous, et je n'ai que peu de chance d'apprendre un jour quoique ce soit sur vous. Cela dit, à part la couleur de vos chaussettes, rien ne m'intéresserait vraiment. Pourquoi la couleur ? Pour faire des statistiques. Faire des statistiques sur la couleur de chaussettes de mes lecteurs me passionnerait. C'est un projet complet. Il faut dépouiller, comptabiliser, effectuer des moyennes. Publier des estimations. Publier le résultat final sous forme de camembert en trois dimensions. Le pied serait de colorier les morceaux de camembert à l'aide, justement, de la couleur à représenter. Et puis, lors de la comptabilisation, il faudrait aussi résoudre le problème des cas particuliers. Je suis certain qu'il y aurait des rigolos qui m'enverraient des réponses tordues : " Mes chaussettes sont jaunes et bleus " ou " Je porte des chaussettes de couleur différente ". D'autres mentiraient aussi dans l'espoir de perturber l'étude.

    Je vous l'avais dit : vous êtes prévisibles et menteurs. Ce n'est pas un reproche. On vous a ainsi éduqué. Les vrais coupables sont vos parents et les parents de vos parents. Enfin bon, vous me suivez. A remonter ainsi, on ne règlera rien. Limitons nous à la pathétique constatation de votre état actuel. Et tirez en les conclusions qui s'imposent. N'espérez aucune aide de ma part. Je ne suis pas psychiatre. Heureusement. Oui, pour nous tous.

    " L'homme n'est pas prêt. Il est trop tôt pour qu'il sache. " C'est très con cette phrase. Car elle est écrite par un homme. Un homme qui sait, non ? Visiblement, il était prêt lui, non ? Lui tout seul alors. C'est plein d'imbécillité. Et tout tourne autour de ce genre de choses. Chaque homme est supérieur aux autres. Enfin, chaque homme en est convaincu. C'est la raison d'être des combats de boxe, des guerres, de la politique, des prises de bec conjugales et des engueulades sur le bord de la route. Imbu, menteur et prévisible. Ca fait beaucoup. Bof, visiblement, on fait avec. Ca ne gêne personne. D'ailleurs, on réfute systématiquement ces trois qualificatifs. Dieux, qu'il faut être imbu pour se mentir à soi-même.

    Bah, il y en a des lucides tout de même. Accrochés à leurs mots, ils pleurent sur la fin de l'homme, sur l'avenir de ses enfants, sur la qualité des cuisses de poulet et la montée de l'extrémisme dans son quartier. Pourquoi les plus lucides sont-ils aussi les plus pleurnichards ? Les larmes noient la haine et éteignent les flammes de la rage. Ne me dites pas que cette phrase est belle. Elle est proprement à chier. Mais au moins, maintenant le message est clair. Enfin je l'espère, sinon vous êtes plutôt du genre désespérant. J'oubliais un point. Je suis un super héros. Ceci explique cela. N'essayez pas trop de comprendre ni comment ni pourquoi. Acceptez. C'est ainsi. Je suis différent. Super et héros. Je le vis bien. C'est même plutôt agréable. Mais nous reviendrons ultérieurement sur ce point là. Je vous sens perplexe. Contentez-vous pour le moment de me croire. Pour l'heure, et comme vous avez été relativement bien sage, il est temps de rappeler la maxime de mon chien Maxime : toute peine mérite récompense. Non, mon chien ne s'appelle pas Maxime, vous croyez vraiment n'importe qui. Vous goberiez n'importe quoi. Voici donc servi le salaire de votre patience. Avouez que cela valait la peine d'attendre.
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©V.L. septembre 2002

 

     

 

      

 

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