Les yeux bleus de Samuel

    Mon amour pour Samuel est un peu tombé à l'eau le jour où, lui et moi, nous sommes retrouvés dans un grand magasin de meubles, ce jour-là je me suis retrouvée vis-à-vis une colossale table de cuisine à huit places et pour laquelle, d'emblée, ai eu le coup de foudre.

     Le marchand, un tantinet plus lucide que moi, tout de suite, en voyant la face des beaux yeux
bleus de Samuel, il a tout compris. Moi, pas du tout. En réalité, probablement que si. Mais sur le champ, pour encaisser le coup et surtout pour ne pas avoir l'air renversée en présence du vendeur, amour-propre affecté, ai joué la naïve voire la tarée...

    Quand j' ai décidé d'acheter la table et d'abord quatre chaises, n'ai pas pu m'empêcher de proclamer :
                  "les autres suivront quand j'aurai pied-à-terre plus long ainsi que moussaillons"
Nul besoin de dire que les deux messieurs me regardaient curieusement, comme si je venais d'une autre planète, ou encore, que je ne semblais pas du tout saisir la situation dans laquelle je les mettais. Bon Dieu! Que je les embarrassais... l'un était sur le bord de tomber dans les pommes tellement il appréhendait une scène de ménage dans son magasin et l'autre était tout cramoisi parce qu'il venait de saisir qu'il y avait soudain décalage entre nous, que sous peu un tête-à-tête pas drôle du tout aurait lieu. Une discussion qui nous a d'ailleurs entraîné tout droit à la rupture! Maudite table!

    Ce ne fut pas mon amour pour Samuel qui tomba à l'eau ce jour d'hiver dans lequel je me suis retrouvée à acheter pour plusieurs centaines de dollars du beau chêne travaillé, mais plutôt mon assurance d'être enfin tombée sur le bon bonhomme, soit celui que j'aimais plus d'un peu pour tabler sur notre
lendemain vu que je me voyais déjà très bien arborer sa descendance; soit le seul amant avec lequel j'avais fini par ne plus avoir épouvante de me mettre en défaut. En fin de compte, Samuel, c'était le seul homme dans ma courte vie avec qui j'avais appris à me plaire vraiment en sa compagnie, à qui je m'étais livrée corps et âme en entier sans trop vraiment me poser de questions. Lui, du fond du cœur, je l'aimais. À dire vrai d'ailleurs... je l'aime encore...

    C'est lundi matin, il n'est pas passé 5 h et le soleil n'est toujours pas sorti de sa cache. L'appartement est frisquet, mais pas ma couchette, car lorsque dimanche a voulu s'endormir dans les ténèbres qui l'embrassaient déjà depuis belle lurette, Samuel a fait apparition. Et cette fois-ci, l'ai presque laissé me prendre d'assaut. En gros, ma raison a littéralement pris le rivage du lit, mais ne m'a fallu qu'une oeillade vers le mobilier tout de tronc d'arbre pour que je me rappelle pourquoi nos corps ne s'étaient plus épousés depuis bon nombre de mois.

    Maudite table ! s'est d'abord exclamé Samuel quand promptement je me suis mise à le repousser. Ensuite, nerveux et irrité peut-être un peu, il s'est mis à glousser. Et, à l'instant d'après, à chialer couci-couça. C'est à ce moment sonnant que j'aurais dû être d'ambiance, c'est-à-dire me faire toute
molletonneuse et indulgente, mais en fait, me suis plus retrouvée à lui rire en pleine figure, pire, à lui demander s'il avait son jeu d'échecs et de Monopoly dans l'auto... Sa fiole! Aïe! Vous auriez dû la voir!
À mourir de rire! À mourir tout court itou!
    Ma stratégie de passer au galop à autre matière ne lui avait pas convenu. Encore moins ma tentative d'avoir voulu me détacher au plus vite de l'événement physique qui avait bien failli nous accoupler de nouveau comme dans le temps. Honnêtement, si ça n'avait été que de ma volonté, l'aurais laissé se barrer drette-là quand il s'est relevé de mon pieu. Sans le réconforter. Sans lui parler. L'aurait laissé foutre le camp tout simplement. Pourtant, n'ai pas pu me comporter de la sorte. Le savoir se sauver pitoyablement de chez moi, ça me brisait en mille miettes. Alors, délicatement, lui ai proposé de stationner avec moi décemment dans ce plumard pour le restant de la nuit, ou autrement, de séjourner sur le sofa. Mais ne lui ai pas laissé l'autorisation de s'en retourner chez lui. Pas dans son état brouillon.

    Il a préféré se tenir à mes côtés. N'ai pas haï le sentir bord à bord de mon derme. D'ailleurs, ça m'a émue qu'il m'ait préférée au canapé! Néanmoins, il est la cause de mon réveil de si bon matin ce potron-minet! Attendu que deux dans un lit simple ce n'est pas aise. Enfin, pas commode pour moi qui ai de la misère à entendre juste l'autre respirer! Pour Samuel, ça semblait différent parce que lorsque je l'ai toisé durant la nuit, il m'a plutôt paru confortable voire aux anges d'avoir tout chaud contre ma peau!
    Vais aller le rejoindre maintenant. Ainsi, lorsqu'il ouvrira ses jolis yeux bleus pour la première fois aujourd'hui, c'est moi qu'il verra... espérons que ça ne le traumatisera pas!
                                                                             

FIN

©Suzy Wong   

septembre 2002    

                                               

Note de l'éditeur: je souhaite de tout coeur à Suzy, alias Chrysanthème,de pouvoir installer autour de sa grande table toute une ribambelle de moussaillons aux yeux bleus. Allez donc sur son site, vous pourrez lire le détail des divergences d'idées entre Suzy et Samuel sur l'avenir d'une descendance. Chrysanthème

 

                  


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