Si tu faiblis au jour de la détresse, ta force n'est que détresse

SI tu peux voir ta vie en marquant un répit
TU verras cet enfant qui t'habitait naguère.
FAIBLIS, va lentement, et vois ce va-t-en-guerre
AU tempérament fort qui criait sans dépit.

JOUR béni d'autrefois, où tout n'était qu'épis
DE bons blés bien oblongs se riant d'une guerre.
LA réalité t'a rendu plus que vulgaire :
DETRESSE d'aujourd'hui quand tout est décrépi!

TA volonté n'est plus qu'une simple prière!
FORCE et vigueur en toi! bois l'humeur guerrière!
N'EST-ce point l'élixir qui te tenait debout?

PLUS qu'un simple désir, pour vaincre l'ornière, pour te vaincre toi - même
QUE vive ton ardeur comme un sang chaud qui bout!
DETRESSE d'un instant, vivre n'est pas tabou…

Les souvenirs sont façonnés par l'oubli comme les contours du rivage sur la mer.
[Marc Augé]

Les fleurs que j'ai coupées refleurissent ma foi
Souvenirs d'un passé écrit dans ma mémoire…
Sont-ils vraiment ternis au creux de mon grimoire,
Façonnés dans ses plis ces présents d'autrefois?

Par je ne sais quel but, je feuillette parfois
L'oubli de leurs couleurs, leurs fibres dans la moire,
Comme de vieux effets bien rangés dans l'armoire…
Les pétales séchés sont très beaux quelquefois!

Contours frêles, cassants, corolles qui naguère,
Du lever au couchant, n'étaient en rien vulgaire;
Rivage d'un bonheur déjà loin mais pas mort…

De ces bouquets fanés, j'y caresse son âme,
La quête d'y goûter le sel que j'y réclame :
Mer au ressac cruel ourlé par le remord…

L’armée de l’ombre

La campagne dormait, Presles fainéantait
Avec son clocher gris et son café en bouge…
Rangés dans tous les champs, les foins coupés au vouge
Mélangeaient leurs senteurs au foehn chaud de l'été…

Entassé, le blé mûr n'était pas fouetté
Et les coquelicots laissaient leur couleur rouge
Dans les pailles des champs, tel le fil d’un fin gouge
Ecorchant par ses coups un enfant maltraité…

Les hommes les moins vieux étaient partis là - haut
Où restait le maquis mais les travaux des fermes
Manquaient cruellement de bras sûrs pour les faux.

Baignant dans le zénith, trois hommes les poings fermes
Restaient là, étendus, prenant le soleil chaud,
Et de leur front perlait du sang clair sur leurs dermes…

Le plus sûr moyen d'être malheureux est de l'avoir été et de s'en souvenir.
Xavier Patier

LE sable s'endormait sur le lit du rivage…
PLUS j'avançais mes pas et moins je pouvais voir
SUR la plage mon sceau, gravé sans trop savoir,
MOYEN, mais bien présent, tel un dessin sauvage…

D'ETRE seul dans le soir, je buvais un breuvage,
MALHEUREUX comme si la mer faisait pleuvoir.
EST-ce toujours ainsi quand on croit recevoir
DE quelqu'un une main et qu'elle fait ravage?

L'AVOIR prise, éperdu, me fut un réconfort,
ETE tel un salut que j'ai cru franc, très fort,
ET qui s'est effacé sous mes doigts, d'une touche…

DE mon passé récent, seul ce songe émouvant
S'EN revient chaque jour, et presque sans retouche :
SOUVENIR d'un trou noir, tel un sable mouvant…

La plus belle...

LA rose, ce matin, venait de s'éveiller,
PLUS douce que jamais avec son teint de pêche,
BELLE comme un soleil et l'éclat qu'il dépêche...
FILLE née des cieux, là pour émerveiller!

DU sommeil de la nuit, d'un temps trop tard veillé,
MONDE obscur et fermé, la fleur ourla sa mèche,
NE conservant sur soi qu'une odeur trop revêche.
PEUT - on vivre recluse et couverte en veillée?

DONNER de son parfum quand la rosée ne lèche
QUE son corsage éclos est vraiment très pudique.
CE qui l'est beaucoup moins, c'est qu'elle en soit moins fraîche...

QU'on ne s'y trompe point, sa corolle en est rêche;
ELLE vit chaque jour un plaisir très ludique:
A force de s'ouvrir, la belle est impudique!

 

            

 ©Robert Bonnefoy 
juillet 2004                           

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