Elle se penche sur les premiers reflets apportés par une lassitude de journée à rebonds. Elle est juste ici, arpentant les rues commerçantes de cette bourgade qui la fait venir pour emplir des paniers et son réfrigérateur. Il y a là les sourires en épuisement simple de ces femmes qui lui tendent des cœurs de salades polaires, du cresson, des figues de barbarie, les dernières framboises encore rescapées d'une saison tiédie par le souvenir que l'on veut bien y porter. Les fromages aux herbes, les larges jattes de crèmes recouvertes d'un glaçage de caramel translucide lui font danser les yeux, les petits aimeraient tant cela…

       Mais ce soir ils ne sont pas chez elle.

      Un petit homme en bleu de travaux jardiniers porte tellement de tiges, de choux et de feuilles rouges et vertes qu'on se demande si ce sont ses yeux à lui qui brillent de fatigue comme une créature forestière au regard caché entre des gerbes de poireaux. Elle renifle un parfum de terre grasse et profonde, de larges betteraves à éplucher lui font envie soudain, mais pour elle seulement, quel gâchis.

      Ce soir ils ne sont pas chez elle.

     En sortant, elle a tout posé dans son coffre, mais elle ne reprend pas la route et continue de glisser sur un trottoir luisant de froid, les mains dans les poches, un long manteau noir lui tombant jusqu'aux chevilles, une capuche relevée, encadrant un visage qui ne laisse passer que quelques mèches rousses et l'éclair bleu de ses yeux. Des passants la regardent, deux enfants lui font un grand sourire, ils la prennent peut-être pour une sorte de fée déguisée et qui ira aussi travailler cette nuit à rendre leurs jouets plus brillants et leurs surprises plus roses.

      Mais chez elle, personne ne l'attend.

    Ses chaussures de ville crissent en écrasant des commencements de givre encore discrets, il a plu sans doute dans la journée, mais elle n'en a rien vu. Parvenue face au bel hôtel de ville illuminé de guirlandes, et dont tous les arbres se sont comme par magie changés en sapins clignotants, elle refuse les lumières et se dirige lentement vers la rivière qui coule sous un pont sur lequel elle va poser ses coudes.

     Elle ne cherche même pas à les imaginer, ils ne sont plus chez elle, c'est tout.

    Un rire gracieux la fait se retourner vivement, on aurait pu croire, elle aurait pu penser… un quart de seconde seulement, non, juste un bel enfant qui passe des bras de son père à ceux de sa mère en riant la tête en arrière, les boucles blondes éparses sur un bon petit manteau de velours vert et rouge.

      Les siens n'auront pas froid, elle a pensé à mettre dans la valise tous les lainages qu'ils aiment.

    Un peu plus loin une troupe de jeunes adolescents, les joues fraîches et les bavardages enthousiastes filent vers un cinéma criblé de couleurs. Elle n'ira pas non plus, seule pourtant dans la nuit des images, elle aurait aimé, mais ils ne servent que des histoires d'enfants, des comédies, et des contes familiaux. Ce soir c'est d'un drame dont elle a besoin.

    En scrutant les eaux noires qui coulent à si peu de distance d'elle, elle revoit comme dans un miroir, son père souffrant sur ce lit confortable, le visage crispé à force de vouloir faire croire qu'il avait sur lui la carte de l'immortalité. Elle avait fini par lui dire, penchée sur lui comme ce soir, que tout le monde savait qu'il endurait cette affreuse maladie pour rien, que tous, même les plus petits, le savaient perdu pour cette vie. Le lendemain, un an déjà, il était mort, le sourire aux lèvres, les traits détendus et beaux comme il y a longtemps qu'elle ne l'avait vu.
Elle se rappelle les larmes qu'elle avait été incapable de verser, l'église et le discours qu'elle avait dû faire.
Elle lui avait aussi demandé tant et tant de fois de lui donner un signe, de lui montrer qu'il n'était pas tout à fait parti.

    Quelques jours après il avait fallu protéger les petits, leur père profitant de l'occasion du deuil pour déserter à son tour mais d'une bien réelle façon cette fois.

    Des voitures passent lentement derrière elle, toutes vitres ouvertes, comme pour faire profiter à tous, jusqu'à ses malheurs, d'une musique lancée à fond et jamais la même.

    Ensuite un été après, elle s'était rendue au chevet de son vieil et littéraire ami, mais lui ne l'entendait plus, ne la voyait plus. Elle avait dans la grande chambre déjà prise dans les glaces de l'immobilité, tenté de lui redire toute son amitié et que jamais elle n'oublierait leurs joutes tendres et leurs colères feintes. Une comptine en berceuse lui était alors venue aux lèvres tout en caressant une main qui se laissait aller à d'autres heures, loin du monde des hommes.

     Heureusement, cette fois, les enfants n'étaient pas là. Mais ce soir… ce soir…tout leur départ est comme le vol de son âme.

    De plus en plus elle se penche, il y a juste à côté une pharmacie, large et très éclairée, un client la regarde depuis un moment, elle le sait sans l'avoir vu et pressens qu'il est attentif, non pas à sa personne, mais à un geste irrémédiable qu'elle songerait bien à faire. Elle sait qu'il a dû parler à d'autres, à la pharmacienne peut-être qui connaît bien les médicaments qu'un médecin lui prescrit mais qu'elle refuse encore de prendre. Finalement ce sont ces regards sans doute emplis d'inquiétude qui lui donnent envie de tomber la tête la première. Elle a croisé les bras comme s'il venait enfin en elle un désir de prières, ce serait si facile, elle l'a vu faire si souvent dans les films, et lu aussi dans les histoires qui finissent mal.
    Derrière elle pourtant, sans qu'elle s'en aperçoive vraiment, a commencé à prendre forme une ombre large et invisible. Une ombre qui pleure et dont les larmes ne tombent nulle part. Un centimètre puis deux, tiens on s'agite dans la boutique à soigner, il faudrait faire vite, s'il faut le faire, c'est maintenant.
    Un enveloppement la prend alors, comme une tiédeur qui s'insinue dans son corps déjà prêt à se glacer, un ronronnement inaudible qu'elle entend pourtant résonner jusque dans son cœur en hiver.
    Brutalement alors, elle s'est redressée, droite, fière et fixant les eaux glauques d'un air de mépris lassé… et puis à quoi bon s'entend-elle penser, je sais nager… un haussement d'épaules elle recule un peu prise dans une espèce de filet de tendresse soudaine pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle vaut finalement. Mieux que cela, aller barboter dans une rivière glacée dans laquelle en plus elle aurait sûrement pieds.
    L'ombre l'a laissée la traverser et a préféré la suivre comme un manteau de protection, et, passant devant la pharmacie, elle a lu dans les regards posés sur elle des lueurs d'encouragement et de confiance soulagée.
Elle a trop traîné ici ce soir, les magasins commencent à baisser leurs rideaux de fer, sa voiture n'est pas loin. Il lui faut encore ranger la maison, ils ont tout laissé dans un tel état de départ en urgence. Quand ils reviendront pour fêter l'année nouvelle avec elle, elle aura tout préparé au pied de l'arbre, ce sont les elfes qui cette fois seront passés.
    Et puis il lui faut aller vite dans son bureau, se pencher sur son écran d'ordinateur, son amie Vénus qui vit loin là-bas à Montréal lui a demandé un Conte de Noël pour un forum où elle aimait écrire autrefois.
En la voyant ainsi, en entendant aussi les pensées muettes pleines de promesses, l'Ombre a pris son envol dans un muet soupir d'intense soulagement. Ils ne veulent pas d'elle là-haut, quel caractère elle a sa fille tant chérie mais à laquelle il aura oublié de dire tout son amour.
    Une fois dans son bureau, bien au chaud, elle demeure, plus pensive encore.
Pourquoi son père ne lui donne t-il jamais signe d'une autre vie, c'est son anniversaire demain, peut-être qu'elle aura un rêve tendre cette nuit… et, bien droite, elle commence pour son amie jamais perdue, une histoire de début de solstice d'hiver…


©Laura, le 20 décembre 2002.

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