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Mais ce soir ils ne sont pas chez elle. Un petit homme en bleu de travaux jardiniers porte tellement de tiges, de choux et de feuilles rouges et vertes qu'on se demande si ce sont ses yeux à lui qui brillent de fatigue comme une créature forestière au regard caché entre des gerbes de poireaux. Elle renifle un parfum de terre grasse et profonde, de larges betteraves à éplucher lui font envie soudain, mais pour elle seulement, quel gâchis. Ce soir ils ne sont pas chez elle. En sortant, elle a tout posé dans son coffre, mais elle ne reprend pas la route et continue de glisser sur un trottoir luisant de froid, les mains dans les poches, un long manteau noir lui tombant jusqu'aux chevilles, une capuche relevée, encadrant un visage qui ne laisse passer que quelques mèches rousses et l'éclair bleu de ses yeux. Des passants la regardent, deux enfants lui font un grand sourire, ils la prennent peut-être pour une sorte de fée déguisée et qui ira aussi travailler cette nuit à rendre leurs jouets plus brillants et leurs surprises plus roses. Mais chez elle, personne ne l'attend. Ses chaussures de ville crissent en écrasant des commencements de givre encore discrets, il a plu sans doute dans la journée, mais elle n'en a rien vu. Parvenue face au bel hôtel de ville illuminé de guirlandes, et dont tous les arbres se sont comme par magie changés en sapins clignotants, elle refuse les lumières et se dirige lentement vers la rivière qui coule sous un pont sur lequel elle va poser ses coudes. Elle ne cherche même pas à les imaginer, ils ne sont plus chez elle, c'est tout. Un rire gracieux la fait se retourner vivement, on aurait pu croire, elle aurait pu penser un quart de seconde seulement, non, juste un bel enfant qui passe des bras de son père à ceux de sa mère en riant la tête en arrière, les boucles blondes éparses sur un bon petit manteau de velours vert et rouge. Les siens n'auront pas froid, elle a pensé à mettre dans la valise tous les lainages qu'ils aiment. Un peu plus loin une troupe de jeunes adolescents, les joues fraîches et les bavardages enthousiastes filent vers un cinéma criblé de couleurs. Elle n'ira pas non plus, seule pourtant dans la nuit des images, elle aurait aimé, mais ils ne servent que des histoires d'enfants, des comédies, et des contes familiaux. Ce soir c'est d'un drame dont elle a besoin. En scrutant les eaux noires qui coulent à
si peu de distance d'elle, elle revoit comme dans un miroir, son père
souffrant sur ce lit confortable, le visage crispé à force
de vouloir faire croire qu'il avait sur lui la carte de l'immortalité.
Elle avait fini par lui dire, penchée sur lui comme ce soir, que
tout le monde savait qu'il endurait cette affreuse maladie pour rien,
que tous, même les plus petits, le savaient perdu pour cette vie.
Le lendemain, un an déjà, il était mort, le sourire
aux lèvres, les traits détendus et beaux comme il y a longtemps
qu'elle ne l'avait vu. Quelques jours après il avait fallu protéger les petits, leur père profitant de l'occasion du deuil pour déserter à son tour mais d'une bien réelle façon cette fois. Des voitures passent lentement derrière elle, toutes vitres ouvertes, comme pour faire profiter à tous, jusqu'à ses malheurs, d'une musique lancée à fond et jamais la même. Ensuite un été après, elle s'était rendue au chevet de son vieil et littéraire ami, mais lui ne l'entendait plus, ne la voyait plus. Elle avait dans la grande chambre déjà prise dans les glaces de l'immobilité, tenté de lui redire toute son amitié et que jamais elle n'oublierait leurs joutes tendres et leurs colères feintes. Une comptine en berceuse lui était alors venue aux lèvres tout en caressant une main qui se laissait aller à d'autres heures, loin du monde des hommes. Heureusement, cette fois, les enfants n'étaient pas là. Mais ce soir ce soir tout leur départ est comme le vol de son âme. De plus en plus elle se penche, il y a juste
à côté une pharmacie, large et très éclairée,
un client la regarde depuis un moment, elle le sait sans l'avoir vu et
pressens qu'il est attentif, non pas à sa personne, mais à
un geste irrémédiable qu'elle songerait bien à faire.
Elle sait qu'il a dû parler à d'autres, à la pharmacienne
peut-être qui connaît bien les médicaments qu'un médecin
lui prescrit mais qu'elle refuse encore de prendre. Finalement ce sont
ces regards sans doute emplis d'inquiétude qui lui donnent envie
de tomber la tête la première. Elle a croisé les bras
comme s'il venait enfin en elle un désir de prières, ce
serait si facile, elle l'a vu faire si souvent dans les films, et lu aussi
dans les histoires qui finissent mal.
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