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Il vit sur les hauteurs, homme comblé
par les apparences, par les crédits faits sur son nom, par les
remparts de rires et de sarcasmes dont il a peint son existence. Il possède
tout ce qu'avoir peut signifier, la beauté, la taille, les couleurs,
l'acharnement à vaincre, des employés craintifs et respectueux.
Une femme est chez lui et trois enfants aussi,
qu'il lui a fait au hasard de ses infidélités, et qu'elle
tente d'élever seule car il est devenu un homme pressé.
Une tasse de café vite avalé, la course vers des projets
qui ne le font pas rêver mais qui lui permettent de s'acheter le
meilleur et de couvrir de cadeaux les êtres chers dont son urgence
de vie matérialiste ne peut lui faire profiter.
L'hiver il prend le plus luxueux de la neige là-haut,
l'été les plages à palmiers les plus chaudes en grains
d'or blanc. Il boit aussi, un peu pour mieux faire rire encore les amis
qu'il a le temps de rencontrer, de moins en moins chez lui, sa femme est
fatiguée.
Parfois il part au hasard de la planète,
en quête d'autres paysages, d'autres personnes, mais il ne part
jamais seul et emporte dans ses bagages une jeune femme, une petite sirène,
jamais la même car il se lasse vite de ses frêles aventures.
Les plus confortables hôtels sont pour lui,
la main tendue avec insolence vers un cocktail à bulles tropicales
est la sienne, son corps si bien entretenu plonge avec une sorte de fougue
insatisfaite dans les eaux marines de transparence qui semblent posées
autour de lui juste pour le contenter sans la moindre décence.
Et puis il a préféré qu'elle
parte, avec les trois petits, c'était tellement mieux, plus sain.
Il est honnête quand même, il ne pouvait pas supporter de
la tromper ainsi, de la flouer, n'a t-elle pas été la femme
de sa vie ?
Il les a installés dans ce qu'il y a de mieux, de plus lumineux,
et de riche aussi. Il oublie les fêtes et les anniversaires mais
chaque mois un de ses banquiers veille à ce qu'une large somme
leur soit créditée.
Les quelques amis fidèles qu'il a conservés se sont peu
à peu mariés et, craignant ce nouveau célibataire
grisé par ses envies de plaire, ils l'invitent plus rarement chez
eux
Une autre femme qu'il rencontre ou qu'il remarque
au milieu d'un tableau que lui envierait un chasseur, une autre encore
et qui cette fois s'installe mais c'est l'ennui qui frappe à sa
porte. De nouveau il s'en va loin, la fuyant sans complexe, pendant que
pour se consoler elle installe chez eux une dizaine de chats caressants.
Encore une fois il se sépare, il promet
de veiller à son avenir, elle n'a pas compris, elle souffre elle
aussi, elle l'aimait, elle peut chasser les chats si cela lui plaît,
qu'il change d'avis, qu'il lui fasse un enfant, elle a moins de trente
ans, il dépasse le cinquantaine, il est devenu indifférent,
glacial, pas un geste. Elle s'en va, laissant dans les coussins les poils
en bataille des félins qu'il déteste.
Cette fois il essaie Internet, il paraît
que c'est drôle et plus rapide, comme un service qu'il compte payer
et dont il attend beaucoup déjà.
Il se connecte, ne comprend pas toutes les subtilités des femmes
auxquelles il s'adresse, il est trop direct, il essaie d'éblouir
avec son argent, il tente d'être drôle, mais toutes elles
fuient les unes après les autres.
Il devient difficile, il fait quand même quelques rencontres mais
veut toujours dans son lit des femmes dont la peau et le corps sont ceux
qu'il aimait caresser quand il avait trente ans.
Le temps le rappelle à d'autres soucis,
il a une maladie et il n'en revient pas, lui qui fume deux paquets par
jour, boit et vit pourtant si sainement.
Cancer, ulcère, il fait d'un coup son âge, les miroirs sont
devenus tragiques, ses pires ennemis après ce long traitement dont
il est sorti vainqueur une fois encore et comment en pourrait-il être
autrement.
Mais il évite de se regarder, il se hait à longueur de journées,
retourne travailler, plus acharné encore et de plus en plus seul.
Sur Internet, il vogue, assassin, continuant de
traquer les gazelles et méprisant en pestant que cela ne soit pas
celles qui lui répondent. Les trouvant vieilles dès quarante
ans, en rencontrant pourtant trois ou quatre, toutes frappées de
stupeur en notant le décalage entre sa photographie qu'il s'obstine
à vouloir laisser et à laquelle il ressemble de moins en
moins, beauté effacée.
Seul, il parvient alors à s'acheter les
services de professionnelles qui viennent lui faire croire à l'amour
et à la passion, mais c'est mal joué, il cherche une "pretty
woman" comme au cinéma tout en les méprisant gentiment
et se détestant de devoir subir une pareille existence.
Rien à faire, il tourne en rond dans cette
belle maison, sans femme, sans enfant, sans chat, juste lui qui rôde
comme un lion désabusé et maugréant dans la cage
qu'il a mis des années à se fabriquer.
Le matin il pleure de devoir vivre encore ce cauchemar de solitude et
le soir il a envie de tout quitter, les mains bien à plat posées
sur son bureau, l'il aimanté sur un tiroir renfermant la
solution de ses maux.
Sur la route il fait aller sa superbe voiture à toute vitesse,
comme s'il avait un passé à aller récupérer.
Il ne comprend pas, est pourtant aller voir un psy, il paraît que
cela se fait, mais il est parti en claquant la porte, l'autre lui parlait
de donjuanisme, de symptômes dont il n'avait que faire.
Il a même fait son travail sur un père minable qui a bien
fait de mourir, il sait tout cela et à quoi bon payer pour s'entendre
dire ce qui résonne en lui déjà.
Il n'a pas l'idée des autres, que la souffrance
puisse se manifester différemment de la sienne, il a honte de voir
ses enfants parce qu'il s'ennuie avec eux et pas même assez pour
en mourir.
Il est là, le soleil traverse les baies
de son large salon safran et tranquille, si tranquille. Il est là,
la neige parfois dépose un fin film cotonneux sur la vision qu'il
a de son jardin qui ne sert à personne, juste à cacher ses
voisins.
Il est là, la pluie en gouttes serrées semble s'allier avec
ses larmes versées, le front collé à la vitre, il
ne regarde plus rien.
Il pleure un temps dont il ne sait plus que faire,
il pleure de n'avoir jamais su aimer.
©Laura

Un conte signé Laura ici
et un autre texte signé Laura ici
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