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Le retour
C'est au mois d'août 2003 que je suis retournée
sur les traces de mon enfance. J'ai marché dans cette cité,
celle des trois bornes, Paris onzième, qui a changé et qui
est restée la même. J'ai marché, tête baissée,
cherchant vainement les pavés anciens où j'ai sauté
à cloche-pieds des centaines de fois, enfouis dans ma mémoire
et sous le nouvel asphalte. Tout au fond de la cité, le dernier
immeuble à gauche, le numéro 11, n'a pas changé;
il est toujours là, intact. Ma maison, mon passé, mes racines
chancelantes perdues dans le temps.
J'ai quitté cette cité il y a soixante
ans. Le petit matin sombre de notre départ est encore ancré
dans mon souvenir. Ce n'est pas un départ mais une fuite, la tête
rentrée dans les épaules, les yeux baissés, je ne
vois que des bottes de cuir et quelques paires de souliers noirs qui montent
vers nous, ma mère et moi. Je tremble de peur sans savoir exactement
pourquoi, je serre très fort la main de ma maman. Je suis une naufragée,
une rescapée de la rafle de juillet 1942. Inscrits dans mon corps
de petite fille, les tremblements sont toujours là, à fleur
de peau, dans une mémoire qui est hors de la logique.
Depuis l'année 1942, je suis revenue en
ces lieux trois ou quatre fois, mais c'est la première fois que
je m'y retrouve entourée de mes fils, leurs femmes et enfants;
ma descendance, mes nouvelles racines. Ils sont là, curieux et
silencieux, intéressés par tout ce qu'ils voient, par tout
ce qu'ils pressentent.
La cité des trois bornes n'est pas un endroit
de passage, elle n'a qu'une issue qui donne sur la rue du même nom;
située entre l'avenue Parmentier et l'avenue de la République,
c'est un cul-de-sac. Tout est calme, pas de circulation, très peu
de passants en ce début d'après-midi, qui observent notre
petite troupe avec curiosité.
Je m'adosse au mur en face du numéro 11, à l'endroit même
où j'ai joué à la marelle tant de fois. Je lève
la tête, montre du doigt, au quatrième étage, les
deux dernières fenêtres sur la droite : la chambre à
coucher de mes parents et l'atelier de mon père. Mes enfants sont
près de moi, je vais d'un regard à l'autre, je détecte
le trouble, les questions qui, sans doute, sont là depuis toujours,
cachées au fond de leurs prunelles. Tout à coup cela devient
très facile de parler, de leur conter une partie de leurs antécédents,
puisqu'ils sont venus " après " et qu'ils ont appris,
comme tous les enfants en Israël, la Shoah à l'école.
Je leur chantais, lorsqu'ils étaient petits,
et plus tard à leurs enfants, les comptines que me fredonnait ma
mère. Je disais l'odeur du tabac, mêlée à celle
de la savonnette, aussi présente que les bras de mon père
autour de moi. Je plaisantais à propos des moqueries de mes surs
aînées. Je décrivais les repas de famille, les fous-rires,
les câlins, les petits secrets chuchotés au-dessus de ma
tête, puisque j'étais la plus jeune, leur petite Claudine,
Didine. Je disais aussi les difficultés de la vie mais jamais ceux
de la guerre.
Leur père, mon mari-ami, faisait de même,
lui qui, dans un pays encore plus dément que le mien, avait traversé
une guerre si pénible... nous pensions les préserver, ces
enfants réparateurs. Et surtout, nous étions occupés
à vivre, projetés dans le futur, animés par un désir
de reconstruction, essayant d'occulter l'impensable.
Devant cette maison, où je n'ai plus jamais
habité depuis l'âge de neuf ans, je trouve des mots simples
pour dire les petites choses de la vie, qui sont parfois essentielles,
mais aussi les départs, les séparations, les angoisses,
les attentes, les pleurs, les faux-noms, les caches. La clandestinité
précoce. Et le désarroi d'une petite fille qui ne comprend
pas pourquoi être juif est si mal et pourquoi il faut s'en cacher.
11 Cité des trois bornes. Devant cette
maison, dans la cour de cet immeuble, je me sens à l'aise, presque
heureuse, réconciliée avec ces murs, satisfaite de mon cheminement.
Mes enfants, près de moi, sont ma vengeance contre le racisme de
tout ordre et de toute forme. Ils sont ma réparation, un baume
sur mes déchirures, blessures cicatrisées mais encore douloureuses
les jours d'orage.
J'écris ces dernières lignes
à la radio un
speaker à la voix chevrotante, annonce les noms des dix-neuf morts
de l'attentat qui a eu lieu hier à Haïfa.
Dix-neuf noms avec les âges, cela fait une longue liste
Ca ne finira donc jamais ? Nous sommes le 5 octobre 2003, il est 11h40,
dehors il fait un temps splendide, le soleil brille, haut dans le ciel.
Quel jour d'orage !
©Aliza Claude Lahav
Kfar-Saba
Octobre 2003

Voici un message que j'ai reçu de mon ami Riké,
le 10 septembre 2003.
Avec sa permission, je le partage avec vous. Merci Riké.
Tu es là, quelque part au loin, écrivant tes joies,
tes peines,
Peignant le monde, ton monde, à ta manière, tout
comme moi
On ne se connaît pas, juste quelques messages,
La technologie rapproche les hommes, même intouchables
J'imagine ta silhouette, ton visage, assise derrière ton
clavier.
Racontant l'amour, l'amour des hommes, l'amour des femmes,
Une espèce de pied de nez, une boutade,
A tout ce qui t'entoure, que j'imagine, est peur et désespoir
Chaque jour qui passe me rapproche un peu de toi,
Je me surprends à avoir peur de ce qui pourrait t'arriver.
©Riké
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