Souvenir

Le père Noël est universel, il
traverse le temps et les intempéries sans prendre une ride. Il
est né vieux, il ne craint donc pas de perdre sa jeunesse, travaillant
peu de jours mais sans relâche il n'est jamais fatigué.
Ce vieux monsieur à barbe blanche a la faculté de se trouver
partout dans le monde exactement à la même minute et d'être
présent pour chacun de millions d'enfants. Il traverse frontières
et religions, langages et croyances, il existe ou a existé pour
chacun de nous.
Le mien, mon père Noël, se loge
dans un coin de ma mémoire depuis fort longtemps, c'est d'ailleurs
la seule visite de ce vieux monsieur dont je me souvienne. Je devais
avoir quatre ou cinq ans, petite fille choyée par les siens,
chahutée par ses grandes sœurs, curieuse de tout, je revois
comme si c'était hier la cheminée qui me semblait immense,
un peu effrayante. Relié à cette cheminée par je
ne sais quelle tuyauterie se trouvait un poêle à charbon
que l'on nommait, je crois, salamandre et dont l'espèce n'existe
certainement plus aujourd'hui. Toujours est-il que cet animal imposant,
fort beau d'ailleurs puisque recouvert d'un bel émail bleu vert,
tenait son rôle à merveille et nous offrait une ambiance
chaude et ouatée. Près de lui se trouvait une chaise à
dossier haut, recouverte d'un velours rouge foncé et que j'ai
toujours vu là, été comme hiver. La place privilégiée
de mon père lorsqu'il prenait quelques instants de repos en fumant
sa pipe après les repas ou lorsqu'il fuyait la ruche de son atelier
de tailleur.
Ce soir là j'étais, comme souvent,
assise, bien calée sur ses genoux, cela devait être un
24 décembre. Depuis des jours j'avais passé mes commandes
au père Noël, ma sœur aînée avait écrit,
sous ma dictée, une lettre détaillant mes désirs
d'enfant mais elle avait bien spécifié que papa Noël
n'était pas assez riche pour honorer une liste aussi longue.
J'étais donc curieuse, impatiente, mais sans illusions.
Papa me glissa à l'oreille " C'est
le moment ma Didine, va chercher tes souliers, c'est cette nuit qu'IL
fait sa tournée…"
Toute émue je cours chercher mes chaussures, pour plus de sûreté
j'en choisis deux paires que je dépose dans la cheminée,
pas trop près de la salamandre afin de laisser assez de place
pour tous les cadeaux espérés. J'ai le cœur qui bat.
Mes deux sœurs, assises près de
la grande table de salle à manger, têtes penchées
l'une vers l'autre, chuchotent en ricanant et je sais bien qu'elles
se moquent de moi. "Quel bébé, elle croit encore
au père Noël, cette petite môme ne va jamais grandir,
une vraie gosse… et patati et patata…" Mon cœur
ne bat plus il se serre, une boule se forme dans ma gorge, signe de
gros chagrin qui va sûrement se liquéfier très prochainement.
Je revois l'image bien précise de mon
père, un reflet de compassion rieuse dans le regard, m'attirant
à lui, me soulevant délicatement, me déposant à
nouveau dans mon nid protecteur que forment ses genoux. Sa voix forte
qui porte son message à travers la pièce et qui fait taire
les mauvaises langues :
" Eh ! Bien moi je suis certain qu'il
va passer par ici cette nuit ce fameux père Noël, ce qui
fait que nous sommes deux à y croire ma Didine !" Et tout
doucement, pour être entendu de moi seule :" Je l'ai même
rencontré dernièrement, je l'ai prié de te gâter
et il a promis… j'ai confiance en lui..."
Je ne me souviens plus ce que je trouvai
dans mes souliers le lendemain matin, tant d'années ont passé.
Après ? Après le monde s'est éteint, il y eut la
guerre, la déportation, la disparition. Plus rien ne fut comme
avant.
Mais il me reste en mémoire un souvenir indélébile
de ce soir de Noël, excitation heureuse, espoir et confiance. J'ai
encore sur moi le regard aimant de mon père et sous mes lèvres
d'enfant la sensation rugueuse de ses joues mêlée à
une odeur de tabac. A soixante et onze ans, le 24 décembre, je
suis toujours une petite fille juive qui fête Noël.
©Aliza Claude Lahav
Décembre 2004
Retour Menu textes
Sommaire
Titre à partir d'une photo du site SuperStock
©Mon cahier de brouillons-2004-2005tous droits
réservés.
|