
Leur histoire avait commencé
par un malentendu. Le premier e-mail disait :
Cher monsieur,
Votre intervention, hier, sur le forum m'a
touché et impressionné. Il est bien rare de rencontrer
quelqu'un qui pense comme vous, qui ressent les choses comme vous,
qui réagit de la même manière. Serait-il possible
d'engager une correspondance qui nous permettrait des échanges
un peu plus approfondis que les interventions sur un forum public?
Avec toute mon amitié naissante,
J-M
Elle avait bien ri, et n'avait
pas démenti tout de suite. Et durant quelques jours les messages
voguaient, via internet, véhiculant cette petite erreur de
sexe. Danielle signait Dani et le tour était joué. Ils
se rencontraient également chaque soir sur le forum, participaient
aux discussions générales, émettaient leurs idées
et leurs opinions, sans pour autant dévoiler leurs échanges
privés. Et c'est vrai qu'ils avaient de nombreux terrains d'entente
et de compréhension; ils se sentaient complices. Ils parlaient
de littérature et de leur approche philosophique de l'existence,
de sujets qui s'envolaient vers de hautes sphères intellectuelles,
mais jamais de leur vraie vie, ni de leur passé ni de leur
quotidien. Pourtant les messages s'imprégnaient d'émotions
qui, sournoisement, se faufilaient entre les lignes, ils étaient
devenus doux, charmants et pleins d'humour. Danielle les espérait
chaque jour, et lorsqu'ils tardaient à tomber dans sa boite
à mail l'inquiétude la tenaillait. Elle craignait d'être
découverte et se sentait déjà abandonnée.
Et puis un soir l'un des intervenants, sur
le forum de discussions, intercala un message entre leurs échanges,
adressé à J-M : " tu n'as pas encore compris que
tu es mené en bateau ? Ton Dani il a deux ailes, si tu comprends
pas, t'es un vrai taré ma parole ! "
Le lendemain, point de messages, ni dans la
boite à lettres ni sur le forum. Elle comprend qu'il est en
colère, elle l'imagine blessé dans son amour-propre.
Elle contacte, écrit, explique, fait des excuses, rien n'y
fait
silence sur les ondes.
Puis le temps passe, Danielle regrette mais
elle se fait une raison, elle entreprend d'autres correspondances
virtuelles, continue sa vie d'internaute. Par contre elle ne se connecte
plus au forum, elle craint trop d'y rencontrer J-M; elle n'est tout
de même pas fière de sa supercherie. Et puis la vie reprend
le dessus, son travail, ses rares amis, ses lectures, la retrempent
dans un bain quotidien de routine. Elle n'oublie pas complètement
l'épisode de J-M mais elle n'y pense plus très souvent,
il est relégué dans un coin de sa mémoire qu'elle
appelle, en se moquant d'elle-même, les catacombes des affaires
ratées.
Un soir, alors qu'elle rentre de son travail,
trempée par une averse printanière, elle allume son
ordinateur avant même d'enlever son imperméable. Elle
prépare vivement un plateau avec sa tranche de jambon et son
yaourt, met sur ses épaules sa vieille robe de chambre, chausse
ses pantoufles éculées, et avec une pointe de bien-être,
enfin un peu de détente, elle se cale sur son fauteuil. Parmi
tous les messages de publicité, qu'elle transfère à
la poubelle sans même les lire, un sujet attire son attention.
Une petite crispation au creux de l'estomac, elle ouvre le message
:
Bonjour Danielle, celle ou
celui qui a deux ailes ? Ou deux elles ? Ou deux L ?
J'ose espérer que vous ne m'en voulez
pas trop d'avoir gardé le silence si longtemps. Je vous ai
cherchée sur le forum, ne vous y voyant plus j'ai cru comprendre
que notre correspondance devait cesser. J'avoue que je n'ai pas compris
les raisons qui vous ont fait fuir. Il est vrai que votre petite cachotterie
m'a un peu dérouté durant un moment, mais elle me fait
maintenant bien rire. Il serait dommage de gâcher les échanges
si fructueux que nous avions engagés.
Qu'en pensez-vous ? J'attends votre réponse avec impatience
vous me devez bien cela :-)
Amitiés,
J-M
P.S. J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne
est morte souviens-t'en
Nous
ne nous verrons plus sur terre
Odeur
du temps brin de bruyère
Et
souviens-toi que je t'attends.
Vous l'avez devinez : Apollinaire
Danielle répondit le soir même,
son message mi-drôle mi-sérieux était truffé
de petits mots d'amitié, d'allusions moqueuses et légères,
mais surtout empreint du plaisir des retrouvailles. C'est ainsi que
la correspondance reprit une place importante dans leurs vies, à
raison de plusieurs messages par jour. La nuit ils se rencontraient
souvent au coin d'une insomnie, ils étaient plus vulnérables
aux petites heures du matin, mais également plus secrets et
plus chaleureux.
Ils s'écrivaient beaucoup, parlaient
de leurs voyages, de leurs découvertes culturelles, des petites
choses de la vie, mais en fait savaient peu de choses l'un sur l'autre.
Elle se dévoilait à peine, avait simplement dit qu'elle
avait fait médecine et qu'elle travaillait dans la recherche,
et elle avait appris, en retour, qu'il était chef de service
dans une grande entreprise. Elle n'avait rien dit de ses maux les
plus intimes et elle ne pouvait que deviner, que lui aussi avait eu
quelques déboires amoureux, cicatrices sensibles. De part et
d'autre tout était dit entre les lignes, l'imagination participait
grandement à leurs échanges et nourrissait leurs fantasmes
des moments de solitude.
Chose curieuse, ils ne se tutoyaient pas,
ce qui donnait un aspect précieux à leurs échanges.
Ils avaient pris l'habitude de communiquer par le biais de leurs poètes
favoris. Tous deux aimaient Baudelaire, Aragon, Rimbaud et, bien sûr,
Prévert pour les moments de récréations. Ils
se conseillaient leurs lectures, chacun conservant jalousement ses
auteurs préférés. Danielle avait lu tous les
Michel Tournier, J-M trouvait cet auteur trop torturé. Il optait
plutôt pour Albert Cohen, plus romantique et dont il aimait
également le sens de l'humour. Il se délectait avec
Mangeclous alors qu'elle n'était pas allée jusqu'au
bout du bouquin. Ils étaient unanimes à propos de Christian
Bobin qui s'exprimait en leurs noms
et il y avait tous les autres
qui leur promettaient encore de longues discussions.
La musique aussi les unissait malgré
les centaines de kilomètres qui les séparaient ; Mozart
et Vivaldi étaient leurs meilleurs amis, et en matière
de variétés ils penchaient également vers les
chanteurs plutôt classiques. Ils écoutaient au même
moment, bien qu'éloignés l'un de l'autre, le même
morceau, la même mélodie, s'imprégnant des mêmes
sons
Quelques semaines passèrent. Un samedi
matin, Danielle, s'éveillant un peu plus tard que d'habitude,
trouva deux messages de J-M dans sa boite à mails. Le premier
disait ceci :
Bon matin et bon réveil amie lointaine,
La nuit dernière j'ai rêvé
de vous :-) mais comme vous avez toujours refusé un échange
de photos :-( vous m'êtes apparue sans visage et vêtue
d'une façon si bizarre que je ne pouvais distinguer votre silhouette.
Je me suis éveillé frustré et mécontent
sans pouvoir me souvenir de ce qui s'était passé dans
mon rêve. De là m'est venue une idée, afin que
mon prochain songe soit plus éloquent, que pensez-vous d'une
rencontre? Je pense, moi, chère secrète, qu'il est temps.
Comme de longs échos
qui de loin se confondent
Dans une
ténébreuse et profonde unité,
Vaste
comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums,
les couleurs et les sons se répondent.
Ayant l'expansion
des choses infinies,
Comme l'ambre,
le musc, le benjoin et l'encens
Qui chantent
les transports de l'esprit et des sens.
Oui évidemment c'est
notre ami Baudelaire.
A très bientôt, bien amicalement,
J-M
Le second message, arrivé une heure
plus tard :
Amie, comme vous ne me répondez pas
assez vite à mon gré :-( je vous annonce que je serai
à Paris demain dimanche. Je vous donne donc rendez-vous, libre
à vous de l'accepter ou de me poser un charmant petit lapin,
ce sera votre choix, mais je vous devine aussi curieuse de cette rencontre
que je le suis moi-même. Demain à partir de 14h je serai
au petit square de la rue du Bac, celui qui est au coin de la rue
Commaille, à la hauteur du numéro 80, du moins je le
crois. J'espère vous y retrouver et ne vous faites pas de soucis,
nous nous reconnaîtrons. Sachez chère loointaine que
je vais entreprendre ce voyage avec plaisir.
Ne me répondez pas
venez.
Vôtre J-M
La journée s'étira
longuement, la nuit ne fût pas bonne pour Danielle. Elle n'alluma
pas son ordinateur et se plongea dans une série américaine
complètement idiote qui passait à la télé.
Au petit matin elle s'endormit pour quelques heures.
La journée était radieuse. Elle
choisit sa tenue avec soin, optant pour la simplicité, et fut
assez satisfaite du résultat que lui reflétait son miroir,
réaction assez rare de sa part. Elle mit cela sur le compte
de l'émotion; elle se sentait fébrile et très
émue mais pas inquiète du tout; elle avait l'impression
de déjà connaître l'homme qu'elle allait rencontrer.
La rue du Bac n'était pas loin de chez-elle,
elle y alla à pieds, appréciant la chaleur douce du
soleil et le bleu du ciel. Le boulevard Raspail était assez
calme à cette heure du déjeuner, la rue du bac un peu
plus animée grâce à ses commerçants qui
commençaient à ranger leurs étals. Au coin de
la rue de Varennes le planton de garde lui sourit, du moins lui sembla-t-il.
Le square était désert, seul
un homme dormait, allongé sur un banc. Près de lui une
vieille voiture d'enfant pleine à craquer de paquets divers,
le tout peu ragoûtant. Danielle, riant au fond d'elle-même
se dit : c'est peut-être lui.
Il était 13h58, un grincement de porte,
bruit de ferraille, la fit sursauter, elle se retourna brusquement.
Une jeune femme, venait de pénétrer dans le jardin.
Danielle détourna la tête mais un sourire sur ce nouveau
visage, net de toute trace de maquillage, attira son attention. La
femme, vêtue d'un jeans et d'un blouson en toile écrue,
s'approchait lentement. Son sourire disparut, une vague d'émotions
fit trembloter sa voix :
-Bonjour Danielle
je suis J-M... Jeanne-Marie
Et comme l'amie lointaine, la secrète,
restait plantée là, absolument ébahie et tétanisée,
la nouvelle venue répéta sa phrase plus lentement et
d'une voix plus assurée. Il fallut plusieurs minutes pour que
les mots atteignent le cerveau de Danielle.
Elle se toisèrent longuement, leurs
regards d'abord fuyants, se trouvèrent comme en pays de connaissance.
Hésitantes, elles se sourirent. Ce n'est que plus tard, bien
plus tard, qu'à certains moments privilégiés,
elles purent rire de cette sympathique, mais surprenante, rencontre.
Avril 2004
ŠAliza Claude Lahav
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