|
Carole-
Silence Designs
Renaissance
A la pointe du jour elle émerge des
brumes du lac, vêtue de ses rêves, dénudée
de ses espoirs. Fraîche de rosée, sa longue chevelure la
protège des regards indiscrets des habitants de la forêt.
Elle se meut gracieusement dans une pénombre bleutée,
virevoltant ici et là… légère…légère.
Ses jambes la font souffrir, sa colonne vertébrale
est à dure épreuve, la station debout à longueur
de journée lui est pénible. Son supérieur n'aime
pas la voir assise. Elle fait donc quelques pas à droite, quelques
pas à gauche, puis en diagonale à travers la salle. Les
tableaux la laissent indifférente et il est bien rare qu'elle
remarque l'un ou l'autre des nombreux visiteurs qui envahissent chaque
jour le musée. L'indifférence c'est son truc, sa manière
de survivre. Elle ne saurait dire depuis combien de temps elle vit dans
une telle léthargie ni si elle a jamais connu autre chose. Elle
a bien quelques vagues souvenirs de jours heureux qui resurgissent de
temps à autre, mais elle ne veut surtout pas approfondir, surtout
ne pas y penser, ne pas revenir en arrière. Lorsque les salles se vident, quelques minutes avant la fermeture du musée, les flots de visiteurs s'écoulent vers les portes de sortie, ses sens s'éveillent et elle reprend pied, incertaine de ce qu'elle va faire de cette plage de temps. En fait, ses hésitations ne sont que pour la forme, une petite comédie qu'elle se joue à elle-même alors que tout est réglé comme du papier à musique. Chaque soir elle refait les mêmes gestes, le même parcours répétitif de vérification de portes et fenêtres, de tri d'objets oubliés qui la sidèrent par leur diversité. Puis, comme chaque soir, elle se dirige vers l'une des petites salles du fond. Une salle à faible luminosité afin de préserver les tableaux qui sont ici plus fragiles que les autres. Des aquarelles fines, des fusains estompés, des esquisses crayonnées et prometteuses. C'est un tableau de petites dimensions, peu coloré, à peine ébauché, qui accapare son attention toute entière. Une petite créature, mi-fillette mi-femme, allongée sur sa couche, laissant pendre ses jambes malingres, presque squelettiques, douloureuses de toute la souffrance du monde. Cette petite silhouette décharnée, cette petite sœur de coeur lui dit que la solitude est le lot de tous. Elle, petite gardienne de musée, se sent en parfaite communion avec ces quelques coups de pinceau jetés sur la toile des dizaines d'années auparavant. Elle restera plantée devant la vitrine, immobile, durant un long moment. Ce petit bout de femme, à peine esquissée, avec ses petites jambes chétives et noires, si différente de la créature qu'elle crée dans ses rêves du demi-sommeil du soir ou des réveils incertains de l'aube, ce petit bout de femme lui conte l'histoire de sa propre vie. Le parvis du musée brillait d'une pluie
fine qui n'avait sans doute pas cessé toute la journée.
Quelques collègues qui sortent en même temps qu'elle lui
font un vague salut d'au revoir. La femme relève frileusement
le col de son imperméable. Son regard cherche sous le grand porche
la jeune fille qui depuis quelques semaines l'attend là chaque
soir à la sortie de son travail. Elles ont fait connaissance au niveau 2, l'une
surveillait les salles, l'autre avait installé son chevalet à
quelques mètres du tableau assez sombre d'une petite fille aux
yeux tendres, tenant un bol de soupe. Elle copiait patiemment, à
petits coups de pinceau si hésitants et si maladroits que la
gardienne s'arrêtait souvent, étonnée par ce tableau
assez bizarre qui ne ressemblait guère à l'original. C'est ce soir là qu'elles se rencontrèrent en dehors du musée pour la première fois. Les jours suivants Véro fut fidèle au rendez-vous. Elles commencèrent par prendre une boisson ensemble puis, petit à petit, et lorsque le temps le permettait, elles élargirent le rayon de leurs explorations jusqu'aux berges de la Seine et à la rue de Sèvres qu'elles arpentaient sur toute sa longueur. Sans s'en apercevoir elles devinrent plus loquaces, se racontant leurs journées du lundi, jour de fermeture du musée, parlant des collègues de Marion, des ragots et des habitudes des uns et des autres. Véro, curieuse, posait beaucoup de questions à propos des heures de travail, s'intéressait aux règles de sécurité, à la hiérarchie de l'équipe et au rôle de chacun des employés. Marion s'étonnait de cet intérêt inattendu mais elle n'y prêtait guère d'attention. Enfermée dans sa propre histoire, elle se dégelait et contait la vie du musée, heureuse d'avoir une nouvelle amie. Une complicité de jeunes femmes était en train de naître, les sourires fusaient tout au long du jour et dans la soirée les fous rires firent leur apparition, s'installèrent et devinrent de plus en plus fréquents et de plus en plus longs. L'une ouverte et un peu fofolle, goûtant sa liberté à pleines dents, l'autre réservée et réticente, toujours un peu sur ses gardes. Un soir, alors qu'elles s'abritaient d'une
averse sous un porche occupé également par d'autres personnes,
Véro lui avait soufflé à l'oreille : "Tu ressembles
à quelqu'un qui craint continuellement d'être mordu mais
je t'assure qu'il n'y a aucun chien méchant La copie du tableau n'avançait guère,
mais qui se souciait vraiment de la petite fille à la soupière
? Cependant, tout le jour, Véro travaillait avec assiduité.
Elle arrivait dans la matinée très peu de temps après
l'ouverture du musée, installait son chevalet, sa palette et
ses pinceaux, rangeait ses tubes de couleurs dans un désordre
spectaculaire à se demander comment elles s'y retrouverait, observait
avec attention les deux toiles, la vraie et la copie, s'approchait,
se reculait, vérifiait les perspectives, puis se mettait à
apposer la couleur par petites touches délicates. Elle avait
toujours un pinceau à la main, un autre sur son oreille gauche
et un troisième en travers de la bouche; ce qui lui donnait un
air bizarre et comique qui attirait beaucoup de visiteurs autour d'elle,
ce qui n'avait d'ailleurs pas l'air de lui déplaire. Sa peinture
était à son image plus qu'à celle de son modèle. Un matin Marion arriva au
musée avec un peu de retard. Il y régnait une grande agitation
perceptible dès le parvis et près des caisses. A l'entrée
du personnel des policiers bloquaient le passage, des inspecteurs se
concertaient et quelques collègues, agglutinés en petits
groupes, chuchotaient avec inquiétude. Véro n'était
pas là. Une femme lui fit un signe de la main, sans doute pressée
de transmettre l'information :"Alors Marion tu as entendu les nouvelles?
Un cambriolage ! Et justement chez-nous, au niveau impressionnisme…
il paraît qu'ils ont pris plusieurs tableaux, et aussi le petit
Toulouse-Lautrec… tu te rends compte, le petit Toulouse- Lautrec
! Je me demande bien ce qu'ils vont en faire ! " Petit à petit Marion se calma. La panique s'estompa et devint supportable. A pas lents elle s'éloigna du musée; sur son visage un vague sourire se dessinait timidement, dans ses yeux une étincelle rieuse pointait. La douloureuse, la petite créature mi-fillette mi-femme, la chétive aux jambes maigres était libérée… ©Aliza Claude Lahav |
Merci à mon ami Daniel pour ses corrections et ses judicieux conseils. Le tableau est conçu par mon ami Carole du site Silence Designs, merci Carole. ©Mon cahier de brouillons-2004-2005tous droits réservés. |