Carole- Silence Designs


Renaissance

 

    A la pointe du jour elle émerge des brumes du lac, vêtue de ses rêves, dénudée de ses espoirs. Fraîche de rosée, sa longue chevelure la protège des regards indiscrets des habitants de la forêt. Elle se meut gracieusement dans une pénombre bleutée, virevoltant ici et là… légère…légère.
    Le réveil sonne, il est 7h précises. Comme chaque matin, elle tend automatiquement la main pour interrompre ce rappel à la réalité. Son bras connaît la trajectoire par cœur. A regret, elle laisse s'échapper la créature de son rêve, celle qui lui est si familière et à qui elle se raccroche afin de ne pas sombrer dans le néant.
    Lentement, elle abandonne son lit. Sous la douche elle reprend ses esprits, ses mouvements deviennent plus précis, son corps plus réel. Elle avale son café noir brûlant, non pas de sucre, jamais. Son imper usé, enfilé sur son uniforme gris, son sac jeté sur son épaule, elle claque la porte et dévale les quatre étages de son immeuble sans ascenseur. Elle ne s'est pas regardée une seule fois dans un miroir. Le métro n'est pas loin, juste assez pour goûter, sans plaisir, une pluie fine. Zut ! Elle a oublié son parapluie.
Dans les longs couloirs du métro elle va tête baissée. Le monde, les gens, ça ne l'intéresse pas, elle en verra bien assez durant sa journée de travail. Enfin si l'on peut appeler cela un travail ! Pour un salaire de misère elle donne son temps et une pseudo présence, rien de plus. Elle n'a pas le don d'être heureuse, elle ne sait pas, n'a jamais appris. Elle va dans la vie, à petits pas, sans se poser de questions.

    Ses jambes la font souffrir, sa colonne vertébrale est à dure épreuve, la station debout à longueur de journée lui est pénible. Son supérieur n'aime pas la voir assise. Elle fait donc quelques pas à droite, quelques pas à gauche, puis en diagonale à travers la salle. Les tableaux la laissent indifférente et il est bien rare qu'elle remarque l'un ou l'autre des nombreux visiteurs qui envahissent chaque jour le musée. L'indifférence c'est son truc, sa manière de survivre. Elle ne saurait dire depuis combien de temps elle vit dans une telle léthargie ni si elle a jamais connu autre chose. Elle a bien quelques vagues souvenirs de jours heureux qui resurgissent de temps à autre, mais elle ne veut surtout pas approfondir, surtout ne pas y penser, ne pas revenir en arrière.

    Lorsque les salles se vident, quelques minutes avant la fermeture du musée, les flots de visiteurs s'écoulent vers les portes de sortie, ses sens s'éveillent et elle reprend pied, incertaine de ce qu'elle va faire de cette plage de temps. En fait, ses hésitations ne sont que pour la forme, une petite comédie qu'elle se joue à elle-même alors que tout est réglé comme du papier à musique. Chaque soir elle refait les mêmes gestes, le même parcours répétitif de vérification de portes et fenêtres, de tri d'objets oubliés qui la sidèrent par leur diversité. Puis, comme chaque soir, elle se dirige vers l'une des petites salles du fond. Une salle à faible luminosité afin de préserver les tableaux qui sont ici plus fragiles que les autres. Des aquarelles fines, des fusains estompés, des esquisses crayonnées et prometteuses. C'est un tableau de petites dimensions, peu coloré, à peine ébauché, qui accapare son attention toute entière. Une petite créature, mi-fillette mi-femme, allongée sur sa couche, laissant pendre ses jambes malingres, presque squelettiques, douloureuses de toute la souffrance du monde. Cette petite silhouette décharnée, cette petite sœur de coeur lui dit que la solitude est le lot de tous. Elle, petite gardienne de musée, se sent en parfaite communion avec ces quelques coups de pinceau jetés sur la toile des dizaines d'années auparavant. Elle restera plantée devant la vitrine, immobile, durant un long moment. Ce petit bout de femme, à peine esquissée, avec ses petites jambes chétives et noires, si différente de la créature qu'elle crée dans ses rêves du demi-sommeil du soir ou des réveils incertains de l'aube, ce petit bout de femme lui conte l'histoire de sa propre vie.

    Le parvis du musée brillait d'une pluie fine qui n'avait sans doute pas cessé toute la journée. Quelques collègues qui sortent en même temps qu'elle lui font un vague salut d'au revoir. La femme relève frileusement le col de son imperméable. Son regard cherche sous le grand porche la jeune fille qui depuis quelques semaines l'attend là chaque soir à la sortie de son travail.
Elles s'installeront dans le coin sombre d'une brasserie enfumée, ne parleront guère, un mot par ci par là pour ne pas dire grand-chose, et pourtant leurs regards se comprendront dans une complicité étrange et encore hésitante.

     Elles ont fait connaissance au niveau 2, l'une surveillait les salles, l'autre avait installé son chevalet à quelques mètres du tableau assez sombre d'une petite fille aux yeux tendres, tenant un bol de soupe. Elle copiait patiemment, à petits coups de pinceau si hésitants et si maladroits que la gardienne s'arrêtait souvent, étonnée par ce tableau assez bizarre qui ne ressemblait guère à l'original.
    C'est l'artiste qui la première avait osé :" Bonjour, je suis Véro" En guise de réponse la gardienne avait seulement hoché la tête. Une heure plus tard Véro avait demandé : "et vous ?" sans obtenir d'autre réponse qu'un haussement interrogateur des sourcils. La ronde suivante se fit bien plus tôt que prévu. Véro revint à la charge : " et vous, votre prénom c'est comment?" " Mon prénom? Marion" dit la gardienne en s'éloignant vivement, aussi gênée que si elle venait de livrer un secret d'état.

    C'est ce soir là qu'elles se rencontrèrent en dehors du musée pour la première fois. Les jours suivants Véro fut fidèle au rendez-vous. Elles commencèrent par prendre une boisson ensemble puis, petit à petit, et lorsque le temps le permettait, elles élargirent le rayon de leurs explorations jusqu'aux berges de la Seine et à la rue de Sèvres qu'elles arpentaient sur toute sa longueur. Sans s'en apercevoir elles devinrent plus loquaces, se racontant leurs journées du lundi, jour de fermeture du musée, parlant des collègues de Marion, des ragots et des habitudes des uns et des autres. Véro, curieuse, posait beaucoup de questions à propos des heures de travail, s'intéressait aux règles de sécurité, à la hiérarchie de l'équipe et au rôle de chacun des employés. Marion s'étonnait de cet intérêt inattendu mais elle n'y prêtait guère d'attention. Enfermée dans sa propre histoire, elle se dégelait et contait la vie du musée, heureuse d'avoir une nouvelle amie. Une complicité de jeunes femmes était en train de naître, les sourires fusaient tout au long du jour et dans la soirée les fous rires firent leur apparition, s'installèrent et devinrent de plus en plus fréquents et de plus en plus longs. L'une ouverte et un peu fofolle, goûtant sa liberté à pleines dents, l'autre réservée et réticente, toujours un peu sur ses gardes.

    Un soir, alors qu'elles s'abritaient d'une averse sous un porche occupé également par d'autres personnes, Véro lui avait soufflé à l'oreille : "Tu ressembles à quelqu'un qui craint continuellement d'être mordu mais je t'assure qu'il n'y a aucun chien méchant
ici" ; et sans s'en rendre compte l'autre s'était détendue, avait effleuré d'une main hésitante le bras amical.

    La copie du tableau n'avançait guère, mais qui se souciait vraiment de la petite fille à la soupière ? Cependant, tout le jour, Véro travaillait avec assiduité. Elle arrivait dans la matinée très peu de temps après l'ouverture du musée, installait son chevalet, sa palette et ses pinceaux, rangeait ses tubes de couleurs dans un désordre spectaculaire à se demander comment elles s'y retrouverait, observait avec attention les deux toiles, la vraie et la copie, s'approchait, se reculait, vérifiait les perspectives, puis se mettait à apposer la couleur par petites touches délicates. Elle avait toujours un pinceau à la main, un autre sur son oreille gauche et un troisième en travers de la bouche; ce qui lui donnait un air bizarre et comique qui attirait beaucoup de visiteurs autour d'elle, ce qui n'avait d'ailleurs pas l'air de lui déplaire. Sa peinture était à son image plus qu'à celle de son modèle.
    En fin de journée, alors que le musée se vidait, Véro rangeait soigneusement son attirail de peintre qu'elle entreposait dans un cagibi sombre mis à la disposition des artistes autorisés à travailler dans les salles d'exposition. Discrètement, prenant soin d'éviter les autres surveillants, elle rejoignait sa nouvelle amie et l'accompagnait dans sa dernière tournée du soir. Marion lui faisait faire connaissance avec ses tableaux préférés, ceux avec lesquels elle aimait converser après le passage des foules. Les jeunes femmes parlaient peu, épaule contre épaule, elles s'imprégnaient des formes et des couleurs, impressionnées par le silence, attentives à ce qui montait en elles, émues à la pensée que pour un court laps de temps tout cela leur appartenait.
    Il y avait d'abord la malingre, la chétive, la petite solitaire; Véro avait dit doucement : "Tu sais qu'elle te ressemble ?" Puis elles s'attardaient devant le tableau de la femme nue, debout la tête entre ses mains, lasse et accablée, jetée là au fusain, toute noire. Seuls ses cheveux rouges flamboyaient. Et il y avait aussi les trois femmes nues, si démunies, si vulnérables, l'une de dos, l'une de profil et l'autre de face. Véro et Marion ne regardaient ni les titres, ni les noms de peintres ni les dates. L'histoire de l'art ne les intéressait pas mais, réceptives, elles s'ouvraient, captaient l'histoire que l'art leur livrait. Ensuite elles partaient se balader, unies par une complicité secrète.

       Un matin Marion arriva au musée avec un peu de retard. Il y régnait une grande agitation perceptible dès le parvis et près des caisses. A l'entrée du personnel des policiers bloquaient le passage, des inspecteurs se concertaient et quelques collègues, agglutinés en petits groupes, chuchotaient avec inquiétude. Véro n'était pas là. Une femme lui fit un signe de la main, sans doute pressée de transmettre l'information :"Alors Marion tu as entendu les nouvelles? Un cambriolage ! Et justement chez-nous, au niveau impressionnisme… il paraît qu'ils ont pris plusieurs tableaux, et aussi le petit Toulouse-Lautrec… tu te rends compte, le petit Toulouse- Lautrec ! Je me demande bien ce qu'ils vont en faire ! "
    Marion n'entendait plus rien, son cœur battait la chamade à grands coups de marteau. Véro, où était Véro ? Marion se précipita dehors; il lui fallait de l'air pour retrouver sa respiration. Tête baissée, recroquevillée sur elle-même, elle se souvient. Une image bien distincte lui revient; elle revoit Véro parlant à deux hommes à l'aspect douteux et lorsqu'elle demande
"qui est-ce ?" c'est une réponse laconique qu'elle obtient : "laisse tomber !" et elle n'insiste pas… et toutes ces questions sur la vie du musée... tout devient si clair.

     Petit à petit Marion se calma. La panique s'estompa et devint supportable. A pas lents elle s'éloigna du musée; sur son visage un vague sourire se dessinait timidement, dans ses yeux une étincelle rieuse pointait. La douloureuse, la petite créature mi-fillette mi-femme, la chétive aux jambes maigres était libérée…

©Aliza Claude Lahav
Octobre 2004

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 Merci à mon ami Daniel pour ses corrections et ses judicieux conseils.

Le tableau est conçu par mon ami Carole du site Silence Designs, merci Carole.

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Mon cahier fait partie du Bazar Dikla