Elle arrive par la rue de Rivoli. Elle marche lentement, la tête baissée, comme toujours, enfermée dans sa bulle de solitude. D'un pas hésitant, elle pénètre dans le jardin des Tuileries; c'est qu'elle n'a pas l'habitude, au milieu de la semaine, de se promener lors de sa pause-déjeuner. L'absence de son patron, parti en province pour une réunion de travail, l'a incitée à faire ce petit écart de conduite de la secrétaire parfaite qu'elle est.

     Elle se sent un peu désorientée; sur le bord du jardin qui longe la grande rue, une fête foraine s'est installée, insolite et déplacée à cet endroit. Elle ne reconnaît plus " son " jardin, celui où elle vient traîner sa solitude entre le Carrousel et la Concorde, certains dimanches plus lourds que d'autres.

     La femme traverse, sans grande curiosité, les stands de tir , les manèges encore vides, les attractions bizarres. Petit bout de femme menue, ses cheveux blonds tirés en chignon sur une nuque gracile, une silhouette d'adolescente mal fagotée, un visage net de tout maquillage, elle avance sans même lever la tête vers la grande roue qui commence à tourner doucement. Ses collègues de bureau la nomment l'invisible et elle mérite bien son sobriquet, elle va à pas menus dans sa petite vie, elle n'est ni heureuse ni malheureuse. Elle vivote à l'écart du monde, dans un creux sans désir, sans aspirations.

    En ce début d'automne, le ciel démuni de nuages permet au soleil de régner en monarque absolu. Le jardin des Tuileries regorge de monde, autour du bassin les lourdes chaises sont à peu près toutes occupées, les gens sont là, la plupart en groupe ou en couple, pour profiter des derniers beaux jours. Le fond d'air est clair, un peu frais mais délicieux, l'eau du bassin calme et sans rides. Quelques canards paresseux et repus recherchent à peine les miettes de pain et autres nourritures lancées généreusement par les badauds.

    Elle serre précieusement son livre sur sa poitrine, comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage. Les livres ont toujours été ses meilleurs complices, du moins ces dernières années, depuis qu'elle se construit une tour isolante du monde, lui donnant une protection illusoire. Marguerite Gautier, cette belle aux camélias, est devenue une amie intime, Gervaise la fait pleurer, Solal et Ariane l'entraînent dans leur passion délirante et la transforment en belle du seigneur. Elle se perd dans leurs drames oubliant ainsi son mal de vivre. Elle a essayé de lire de jeunes auteurs mais elle supporte mal leur langage cru, trop réel à son goût, ils ne la font pas rêver.

    Deux fauteuils de fer se libèrent tout près du bassin, elle s'assied sur l'un et dépose son bouquin sur l'autre. Immobile durant de longues minutes, tête baissée, elle est repliée sur elle-même, puis doucement elle ose regarder autour d'elle.

     Les marronniers de l'allée centrale sont les premiers à avoir doré leur feuillage, les parterres de fleurs ont perdu leur éclat, le petit jardin botanique est en réfection, une nouvelle statue, encore recouverte, attend d'être dénudée. Le loueur de bateaux à voiles, qui est là depuis toujours, n'a guère de clients, il somnole auprès de sa charrette. Le brouhaha des conversations est scandé par des rires, par des cris joyeux. Beaucoup de monde, beaucoup de bruit, un air de fête … Elle voit aussi les silencieux, ceux qui n'ont pas besoin de parler pour être bien, pour se caresser du regard et des lèvres.

    Tout ce qui se passe autour du bassin lui est étranger, et pourtant, elle ne saurait dire pourquoi, une vague de regrets monte en elle débordant un peu sous ses paupières. Elle qui se croyait à l'abri, qui avait si bien endormi sa souffrance, si bien cicatrisé l'abandon, retrouve cette boule de désespoir qui l'avait laissée pantelante durant des années.

    Une voix grave traverse son tourbillon de tristesse.
" Cette chaise n'a pas l'air occupée, n'est-ce pas ? " Et sans attendre la réponse l'homme s'assied, il lui tend le livre, qui avait jusque là une place d'honneur, non sans lire le titre et le nom de l'auteur. " Tiens, je n'imaginais pas que quelqu'un d'autre que moi prenait plaisir à lire André Maurois ! " Dit-il avec un grand sourire. " Lettres à l'inconnue, un peu désuet mais avec des mots si justes… " L'homme, plus très jeune, d'une stature imposante, attend là, le bras tendu, et au bout de sa main le bouquin reste suspendu…

    La femme n'a pas bougé, n'a pas fait un geste. Doucement elle reprend pieds, émerge de ses profondeurs de solitude, s'étonne qu'un inconnu lui adresse la parole. Elle agit au ralenti, tourne la tête vers l'homme, l'observe timidement et un peu de rose colore ses joues. L'homme sourit vaguement, dans son regard une pointe de curiosité, un zeste d'amusement et une pincée d'intérêt s'amalgament. La femme, elle, est surtout attentive à cette grande douceur qui prend naissance au fond des prunelles claires et qui se propage sur le visage tout entier et qui la paralyse tant elle n'y est plus habituée.

     Elle n'entend plus rien, elle ne voit plus rien que ce regard d'homme qui lui renvoie un certain reflet d'elle-même. Quelque chose tressaille en elle… Et le livre est toujours là, entre eux, comme le trait d'union d'un mot composé.

©Aliza Claude Lahav
Décembre 2002

 

        

 


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