Ce jour là il pleuvait des cordes sur Tel-Aviv ; l’averse
avait été soudaine et intense, sans doute les dernières
pluies avant les grosses chaleurs. La jeune femme s’abritait
sous un porche étroit de la rue Hayarkon, observant, entre
deux pâtés de maisons, la mer qui s’agitait comme
une grande rebelle. Le trafic de voitures était dense, éclaboussant
allégrement quelques passants qui courraient de droite à
gauche pour trouver un abri. Elle, regardait ce tableau avec un amusement
tendre, plus concentrée sur elle-même que sur ce qu’elle
voyait ; le monde entier lui semblait clément vu avec les yeux
d’une femme repue d’amour. Lui, arrivait en courant, une
mèche humide sur le front, la bouche riante, le regard velouté
; il lui tendait la main comme pour l’inviter à valser.
Instinctivement elle se blottit au creux de son épaule, cherchant,
pour y respirer son odeur, un endroit bien précis entre le
cou et la clavicule. Le point le plus doux et le plus vulnérable,
celui de non retour, qui fait que les lèvres se cherchent et
les corps s’affolent.
Il riait et dans sa voix un arc en ciel de douceur :
-Alors mon petit clown, on ne va pas au cinéma ? J’ai
les billets dans ma poche…
Elle s’alanguissait sur son épaule, lui, un peu ému,
resserrait son étreinte ; ils restèrent là un
long moment, enlacés, regardant la mer un peu folle sans la
voir. A quelques mètres d’eux la ville fourmillait sans
les atteindre.
Ils étaient allé au cinéma ce jour là,
elle se souvenait même qu’ils avaient vu « yellow
submarine » ils avaient fredonné la mélodie durant
des années, c’était devenu leur chanson emblématique.
Ils avaient ainsi leur réserve de petites complicités,
des mots tendres un peu bizarres mais bien à eux, des mots
clés qui n’avaient un sens que dans leurs esprits, des
petits jurons passe-partout qui savaient calmer et amortir toutes
les épreuves. Un langage né de leurs souvenirs d’enfance
et modelé de leurs vies entremêlées. Lorsqu’ils
disaient « espèce de bachi-bouzouk » il avaient
tout dit, et le mécontentement se terminait, la plupart du
temps, dans un éclat de rire. Lui, inventait des mots tendres
qui la faisait rire et qu’il renouvelait au fil de son imagination
et comme il ne possédait pas tout à fait la langue française
cela donnait souvent des expressions assez étranges. Lorsqu’à
des moments d’euphorie il proclamait « Chic ! Je t’aime
! Hip, hip, hip, hurrah! » Elle éclatait de rire; mais
le compliment qu’elle préférait et qu’il
n’avait exprimé qu’une seule fois tant elle en
avait ri alors que lui était très sérieux, c’était:
« Ta peau est douce comme celle d’un abricot bien mûr.
»
Il y avait bien eu quelques disputes mémorables, des jours
de tempêtes et d’autres de grand silence, des nuits sans
sommeil et des matins aux traits tirés. Mais qu’importe…
ils avaient formé une belle équipe de vie, prenant à
plein bras ce qui arrivait, les joies comme les peines.
D’une main légère la vieille femme caressait
la grande pierre chauffée par le soleil ; le nom de l’homme
qui avait été son ami, son amour, son amant, son mari,
était gravé entre deux dates : 1925-1999 ; il reposait
là ce jeune homme qui, en ce lointain jour de pluie, avait
couru vers elle… souvenir qu’elle conservait comme un
bijou précieux dans le coffret de sa mémoire. Par contre
la mélodie des Beatles lui échappait complètement…
©Aliza Claude Lahav
Mai 2007