Je vous livre une petite nouvelle écrite pour un concours de textes organisé par l'ambassade de France en Israël (et qui n'a pas été primée par le jury). L'une des obligations était d'introduire dans le texte les dix mots suivants:
Abricot, amour, bachi-bouzouk, bijou, bizarre, chic, clown, mètre, passe-partout, valser.

Complicité

Ce jour là il pleuvait des cordes sur Tel-Aviv ; l’averse avait été soudaine et intense, sans doute les dernières pluies avant les grosses chaleurs. La jeune femme s’abritait sous un porche étroit de la rue Hayarkon, observant, entre deux pâtés de maisons, la mer qui s’agitait comme une grande rebelle. Le trafic de voitures était dense, éclaboussant allégrement quelques passants qui courraient de droite à gauche pour trouver un abri. Elle, regardait ce tableau avec un amusement tendre, plus concentrée sur elle-même que sur ce qu’elle voyait ; le monde entier lui semblait clément vu avec les yeux d’une femme repue d’amour. Lui, arrivait en courant, une mèche humide sur le front, la bouche riante, le regard velouté ; il lui tendait la main comme pour l’inviter à valser. Instinctivement elle se blottit au creux de son épaule, cherchant, pour y respirer son odeur, un endroit bien précis entre le cou et la clavicule. Le point le plus doux et le plus vulnérable, celui de non retour, qui fait que les lèvres se cherchent et les corps s’affolent.
Il riait et dans sa voix un arc en ciel de douceur :
-Alors mon petit clown, on ne va pas au cinéma ? J’ai les billets dans ma poche…
Elle s’alanguissait sur son épaule, lui, un peu ému, resserrait son étreinte ; ils restèrent là un long moment, enlacés, regardant la mer un peu folle sans la voir. A quelques mètres d’eux la ville fourmillait sans les atteindre.
Ils étaient allé au cinéma ce jour là, elle se souvenait même qu’ils avaient vu « yellow submarine » ils avaient fredonné la mélodie durant des années, c’était devenu leur chanson emblématique. Ils avaient ainsi leur réserve de petites complicités, des mots tendres un peu bizarres mais bien à eux, des mots clés qui n’avaient un sens que dans leurs esprits, des petits jurons passe-partout qui savaient calmer et amortir toutes les épreuves. Un langage né de leurs souvenirs d’enfance et modelé de leurs vies entremêlées. Lorsqu’ils disaient « espèce de bachi-bouzouk » il avaient tout dit, et le mécontentement se terminait, la plupart du temps, dans un éclat de rire. Lui, inventait des mots tendres qui la faisait rire et qu’il renouvelait au fil de son imagination et comme il ne possédait pas tout à fait la langue française cela donnait souvent des expressions assez étranges. Lorsqu’à des moments d’euphorie il proclamait « Chic ! Je t’aime ! Hip, hip, hip, hurrah! » Elle éclatait de rire; mais le compliment qu’elle préférait et qu’il n’avait exprimé qu’une seule fois tant elle en avait ri alors que lui était très sérieux, c’était: « Ta peau est douce comme celle d’un abricot bien mûr. »
Il y avait bien eu quelques disputes mémorables, des jours de tempêtes et d’autres de grand silence, des nuits sans sommeil et des matins aux traits tirés. Mais qu’importe… ils avaient formé une belle équipe de vie, prenant à plein bras ce qui arrivait, les joies comme les peines.

D’une main légère la vieille femme caressait la grande pierre chauffée par le soleil ; le nom de l’homme qui avait été son ami, son amour, son amant, son mari, était gravé entre deux dates : 1925-1999 ; il reposait là ce jeune homme qui, en ce lointain jour de pluie, avait couru vers elle… souvenir qu’elle conservait comme un bijou précieux dans le coffret de sa mémoire. Par contre la mélodie des Beatles lui échappait complètement…

©Aliza Claude Lahav
Mai 2007


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