Ce jour là il neigeait très fort.
Le ciel était bas, d’un gris blanchâtre, et
dénué d’espoir. L’univers tout entier
était ouaté comme un décor de crèche
de Noël. La jeune femme qui regardait le monde au travers
des vitres givrées, frissonnait et étreignait ses
propres épaules, comme si cela pouvait l’empêcher
de sombrer. Personnellement, je n’étais pas présente…
je suis née plusieurs mois plus tard, lors d’une
nuit d’été. Tout ce qui va suivre m’a
été conté par d’autres, à moins
que tout ne soit que le fruit de mon imagination. J’ai grandi
comme ça, sans savoir exactement la part de la réalité
et celle du rêve, sans mettre de limites à mes broderies
mentales et à leurs extravagances.
Ma mère donc, puisque c’était elle, s’épuisait
à ressasser des questions auxquelles elle ne trouvait aucune
réponse. Jeune, trop jeune pour porter en elle le vague
souvenir d’une nuit sans amour ni plaisir ; mince comme
un fil, presque aussi livide que la cour de l’immeuble où
s’entassait une neige fraîche et poudreuse, elle avait
un mal de vivre que, sans doute, je devais ressentir au plus profond
des quelques cellules d’embryon que j’étais.
Elle ne pensait pas encore à moi, prisonnière de
ses propres émotions.
A cette époque elle avait froid continuellement, des frissons
la parcouraient sans arrêt, bien qu’elle fût
emmitouflée dans de vastes pull-overs qu’elle avait
trouvés je ne sais où. C’est d’ailleurs
ainsi qu’elle réussit à cacher sa grossesse
durant de longs mois. Nous étions en 1942, ce fut l’hiver
le plus froid de la guerre, elle avait 16 ans.
Si le temps s’était figé, si j’avais
pu ne pas naître, rester logée au plus profond de
ses entrailles chaudes et douillettes, si j’avais pu n’être
qu’une vague promesse, peut-être aurais-je, alors,
goûté au bien-être ou même à un
vague sentiment de bonheur. Je n’ai pas connu ma mère
mais je porte en moi la marque indélébile de toutes
ses angoisses, de toutes ses incertitudes et de tous ses regrets.
Cet hiver là non seulement il faisait froid mais les difficultés
à se ravitailler se faisaient de plus en plus sentir. Chaque
jour, en fin de matinée, ma mère, déléguée
par ma grand-mère, partait chercher de la soupe chaude
dans je ne sais quelle cantine. Lorsqu’elle revenait ses
mains étaient bleues de froids et ses pieds perclus d’engelures
la faisaient terriblement souffrir ; elle se tenait debout, au
milieu du grand atelier vide, près d’un poêle
qui diffusait une vague chaleur. Les larmes qui perlaient aux
rebords de ses cils passaient pour des perles de froid. Elle se
sentait si seule avec son secret qui grandissait au fin fond de
son ventre et qui allait percer envers et contre tout. Je suis
née le 3 août 1942.
Souvent ma grand-mère, lorsque j’étais petite,
me prenait sur ses genoux et me contait ces années de guerre.
Ses histoires commençaient, en général, par
les mots : ta maman… mais passaient très vite à
des souvenirs d’ordre général et me donnaient
très peu de détails sur ma mère. Je ne savais
rien d’elle, si non qu’elle était jolie et
qu’elle avait disparue très jeune. Dans ma tête
d’enfant, elle avait tout juste eu le temps de me mettre
au monde, encore que je n’avais aucune idée de la
façon dont cela pouvait se passer. Il me restait tout à
imaginer.
Comme le mot mort ou décès n’était
jamais prononcé, j’imaginais ma maman comme une belle
au bois dormant qui serait, un jour, éveillée par
le baiser d’un prince charmant. Elle reviendrait, j’en
étais certaine. Les années passaient, ma certitude
s’épuisait… je devenais de plus en plus rêveuse,
j’avais des accès de rage inexpliqués, des
crises de larmes qui n’en finissaient plus… et qui,
au fil des années, se transformaient en une angoisse latente
qui pesait au creux du plexus. La seule conviction qui m’habitait
était que je ne serai jamais comme tout le monde.
N’allez pas croire que je suis quelqu’un de foncièrement
triste, bien au contraire je suis très souvent espiègle
et l’on me dit que j’ai un humour sarcastique et acéré.
Les hommes qui ont traversé ma vie ont tous fuit, supportant
mal mes coups de langue trop pointus pour leur ego de mâle.
J’avoue que je n’ai rien fait pour les retenir ; ce
va et vient viril me convient parfaitement. Un seul a essayé
de s’accrocher avec entêtement, cela me plaisait,
je croyais l’aimer. Il est parti un jour où il n’y
avait eu ni querelles ni larmes mais seulement, comme d’habitude,
une dérision constante et latente que je m’employais
à alimenter envers lui. De ce matin là je ne me
souviens que d’une chose, son regard triste qui me transperce
et me fait mal. Je vois son dos, large et puissant, en arrêt
près de la porte d’entrée. Il se retourne
lentement, pose sa valise… je voudrais lui dire «
reste » mais rien ne sort, je reste muette. Il me dit simplement
: « Ce n’est pas que tu ne m’aimes pas, c’est
que tu ne supportes pas que je t’aime. » Il avait
raison.
Ma grand-mère venait de mourir ; je n’avais pas encore
eu le courage d’ouvrir son appartement. Je le fis ce jour
là, alors que je revivais tous mes abandons. L’endroit
était sombre, une odeur de renfermé m’assaillit
dès l’entrée, j’ouvris grand les fenêtres
malgré la pluie battante qui risquait de mouiller les parquets
qui, de toutes façons, avaient perdu leur brillant depuis
longtemps. Je fus prise d’une grande fébrilité,
j’ouvris les tiroirs, déblayai les étagères,
vidai les armoires ; il me fallait découvrir la vérité.
Je n’avais aucune idée de ce que je cherchai, aucune
idée de ce que pouvait être cette vérité.
C’est fou ce que la vie se retire vite d’un appartement
délaissé ; les bruits disparaissent, les odeurs
changent, l’air devient lourd et le silence menaçant.
Je me réfugiai dans la cuisine, la pièce la plus
accueillante, mes souvenirs y vagabondaient encore, l’une
des chaises en osier avait pris la forme bien précise de
mon assise. C’est ici que ma grand-mère me contait
la vie en général et la sienne en particulier, ou
me submergeait de ses remontrances et sentences philosophiques.
Mais jamais elle ne dévoila le moindre détail à
propos de mes racines, je sentais bien qu’il y avait là
un secret inavouable qu’il valait mieux ne pas approfondir.
C’est ce matin là que je sentis la colère
montée en moi ; après tout je n’avais pas
demandé à vivre, j’étais arrivée
dans ce monde sans y être invitée, je traversais
ma vie comme une convive indésirable. Je claquai portes
et fenêtres, laissant un désordre incroyable, je
laissai là tout en plan, et je m’enfuis loin de cet
appartement qui cachait sans doute le secret de ma naissance.
Je ne voulais plus rien savoir ; ma grand-mère était
morte, j’étais seule et libérée de
toutes les chaînes, de tous les points d’interrogation,
de toutes les contraintes héréditaires. Je voulais
vivre, tout simplement vivre comme tout le monde…
Ce n’est que beaucoup plus tard, des mois plus tard, que
je découvris la lettre. Elle était cachée
sous une pile de linge, des draps bien repassés et pliés
dans un ordre parfait. Il n’y avait pas d’enveloppe,
seulement deux feuilles de papier vergé de couleur gris
très pâle, pliées l’une dans l’autre.
On voyait clairement que le papier à lettres avait été
froissé puis lissé et remis soigneusement à
plat. Hésitante je dépliai les feuilles. Le contenu,
écrit dans une calligraphie impeccable mais étrange,
était en allemand ; la traduction de certains mots était
inscrite au crayon sur la ligne supérieure. Je me figeai,
prise de panique, mon cœur s’affolait ; il me fallut
un long moment avant de pouvoir déchiffrer cette écriture
régulière et inconnue.
La lettre était datée du 20 janvier 1948 ; je compris
qu’elle était adressée à ma grand-mère.
Seule la première phrase était traduite dans sa
totalité : « Je suis le père de votre petite
fille ». Je parcourai le texte des yeux sans vraiment essayer
de saisir son sens, je m’attardai sur quelques mots, les
seuls que j’ai retenus. Cœur. Enfant. Suicide. Regrets.
J’étais debout, les yeux secs, devant l’armoire
ouverte de ma grand-mère ; ma tête était vide,
j’avais froid. Comme une automate je me dirigeai vers la
cuisine, je pris une boite d’allumettes oubliée près
du gaz ; je dus en gratter plusieurs à cause de l’humidité,
enfin une petite flamme put atteindre un coin de la lettre. Je
la tins de ma main droite, observant avec suspicion sa combustion
lente, jusqu’à la sensation forte de la brûlure
sur mes doigts. Le papier consumé atterrit doucement dans
l’évier.
Je refermai la porte de l’appartement. Dehors il pleuvait,
les giboulées de mars étaient arrivées.
©Aliza Claude Lahav
Avril 2007
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