La première chose
qu’elle remarqua fut cette main charnue, à
peau très claire parsemée de quelques
duvets blonds, qui s’agrippait à la colonne
blanche du wagon comme à une bouée de
sauvetage. Lorsqu’elle leva les yeux ce fut pour
plonger dans un regard mi vert mi bleu où elle
aurait pu se perdre. Lui, un homme grand au front dégarni,
la fixait, curieux et timide à la fois.
A la station Louvre elle descendit, comme un prestidigitateur
il fit surgir un brin de muguet de derrière son
dos et le lui offrit, leurs regards étaient toujours
accrochés l’un à l’autre.
Elle se retrouva sur le quai, approcha le muguet de
son visage et se souvint que c’était le
premier mai.
Devant la pyramide du Louvre la file d’attente
s’étirait si longuement et si doucement
qu’elle en fut découragée, elle
fit demi tour et marcha droit devant elle, sans but
et sans savoir où elle allait. Le brun de muguet
la ramenait à sa solitude, elle s’étonnait
qu’un étranger puisse à ce point
l’émouvoir et se sentait encore plus démunie
qu’auparavant. La tête courbée, sans
rien voir de ce qui l’entourait, elle erra, durant
une couple d’heures au moins, dans les allées
du jardin des tuileries. Elle se posa un moment sur
l’une des chaises près du bassin, en marge
des cris d’enfants, du soleil et des rires, des
chuchotements des couples, de leurs amours ou de leurs
querelles. Un léger crissement de gravier lui
fit lever la tête, un bambin se tenait debout
tout près de sa chaise. Il n’avait pas
plus de deux ans, petit visage songeur aux grands yeux
noirs, entouré de cheveux raides comme des épines
et d’un blond très clair, presque blanc.
Il l’observait gravement, campé sur des
jambes vacillantes, à peine sorties de l’apprentissage
des premiers pas. Son regard, chargé d’une
curiosité scientifique d’explorateur, s’attardait
à chaque détail de son visage. N’y
trouvant, sans doute, aucun intérêt, l’enfant
fit demi-tour et s’éloigna en se dandinant,
avec la démarche d’un équilibriste
de cirque. Elle se prit à sourire, elle venait
d’atterrir dans la réalité. Le bassin,
les bruits du grand parc, le ciel d’un bleu gris,
le soleil un peu paresseux… elle se leva et laissant
les petites clochettes blanches, déjà
flétries, sur la chaise, elle s’éloigna.
Près de la pyramide la queue avait encore grandi
et serpentait bizarrement sur toute l’esplanade.
Décidemment ce ne serait pas aujourd’hui
qu’elle irait au musée, d’ailleurs
elle se sentait fatiguée. A petits pas elle se
dirigea vers le métro. La station du Louvre,
antichambre du musée par sa décoration,
était assez calme, le quai était presque
vide. Elle restait là, incertaine de ce qu’elle
allait faire du reste de sa journée. La rame
de la direction opposée arrivait, il n’y
avait pas grand monde, quelques voyageurs descendaient,
d’autres étaient assis, certains étaient
resté debout, et regardaient vaguement autour
d’eux. Le regard de la jeune femme fut attiré
par un mouvement dans le wagon d’en face. Une
femme se levait et s’apprêtait à
descendre; alors qu’elle s’approchait de
la portière, un homme de grande taille au front
nettement dégarni, fit quelques pas vers elle
et d’un geste élégant lui offrit
un brin de muguet qu’elle prit sans hésitation.
Leurs regards étaient rivés l'un à
l'autre. La rame de métro déjà
démarrait et laissait sur le quai l’inconnue
un peu désemparée, son muguet à
la main. Séparées par la largeur des rames,
les femmes se sourirent. Sans se connaître, elles
emportaient toutes deux la douceur d’un regard
mi vert mi bleu et le parfum un peu amère de
la solitude…
©Aliza Claude Lahav
Mai 2006
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