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     23 mai…

         Ami… ami ?
    Voici une lettre bien difficile à commencer, probablement impossible à terminer et, qui sans doute, ne sera jamais envoyée. Les heures d'insomnie remuent des souvenirs lointains et nous font agir au-delà de notre gré. Mais, vois-tu, nous sommes au mois de mai… c'est une époque de l'année qui me fait toujours penser à toi, à notre joli mois de mai.
    C'était il y a dix ou onze ans, je ne sais plus, nous avions fêté ton vingt-cinquième anniversaire et comme le jour exact de ta naissance ne nous suffisait pas, nous avions fait la fête durant tout le mois; comme nous étions heureux! Une sorte de réparation pour nous deux, pour toutes nos années d'enfance gâchées. C'est vrai, je suis partie peu de temps après, dix mois exactement après notre rencontre, tu as dû m'en vouloir terriblement.
    Durant des années je m'en suis voulu aussi; j'avais agi sur un coup de tête. Je ne savais comment revenir en arrière, comment t'expliquer, comment cesser de vagabonder, de m'enfuir… et le temps, le temps qui s'écoule et qui ne sert à rien, fluide, inconsistant, vide et que l'on ne sent pas passer. Je me demande souvent ce qu'il nous serait arrivé si nous avions vécu ensemble... notre amour aurait-il survécu à ma folie ?
    Et maintenant, je suis là, un peu différente mais toujours la même, aussi peu douée pour le bonheur que je ne l'étais alors. Je suis curieuse de ton passé et peut-être même un peu jalouse…
    Le jour se lève doucement, l'aube est maussade, il me semble voir ton visage se dessiner derrière la vitre grise. Je vais prendre quelques heures de repos. Cette lettre partira ou ne partira pas, qu'importe puisqu'elle a été écrite.
    Nostalgique et tienne,
    Caro

        26 mai…
   
     Madame… chère Madame ?
    Je vois que malgré vos doutes votre lettre a été envoyée et que, par quelque démarche mystérieuse, vous avez découvert mon adresse, alors que ces dernières années j'en ai changé plusieurs fois. Je dois vous avouer que votre missive m'a surpris et vous m'excuserez, mais je n'ai qu'un vague souvenir de ce mois de mai dont vous parlez avec éloquence.
    Votre départ (mais est-ce vous ou moi qui en avais décidé ?) ne m'a laissé ni regrets ni séquelles; il n'en est apparemment pas de même pour vous. Vous devriez peut-être, pour les temps à venir, forger des souvenirs plus heureux avec quelqu'un qui aurait une meilleure mémoire que la mienne. Et pour votre gouverne, sachez que je ne fête jamais mon anniversaire et que je suis né un dix-sept avril. Vous voyez que les souvenirs d'une même époque peuvent être différents suivant les cœurs dans lesquels ils sont ancrés.
    D'ailleurs il me semble que vous donnez trop d'importance à une simple passade de jeunesse. Vous avez sans doute, comme moi, continué votre chemin de vie durant toutes ces années, laissant dans l'ombre des souvenirs encombrants. Je vous conseille donc de ne rien changer à vos habitudes, je ne vois aucun intérêt à remuer ces vieux fonds de tiroirs de la mémoire.
    Je vous souhaite une bonne fin de moi de mai,
     P.


   
      2 juin...         

     Cher Philippe,
   Non, vois-tu, je ne te crois pas. Tu n'as pas oublié, c'est impossible. Si cette " passade " avait eu si peu d'importance, tu n'aurais pas répondu à ma lettre, en tous cas pas aussi promptement. Le ton acerbe ne te convient pas, il ne convient pas à la douceur de ton regard, pas plus qu'à la gentillesse de ton cœur. Je comprends ta colère, ton amertume, ta rancune, mais je t'en conjure ne te laisse pas submerger par ces sentiments empoisonnés, ils sont nocifs et dangereux.
    Je ne te demande rien, je n'ai nullement l'intention de bousculer ta vie… je crois que je te demande tout simplement pardon. Pourrait-on se revoir un moment ?
    Caro sortie du passé

 

     6 juin...

     Caroline,
    Ne nous perdons pas dans les dédales d'un passé lointain et presque effacé, à quoi bon ? Peut-être avons-nous passé de bons moments ensemble mais est-il bien utile de remuer tout cela ? Personnellement je n'en éprouve ni le besoin ni le désir, restons en là, si vous le voulez bien.
    P.

 

    
     9 juin...

     De bons moments, dis-tu ? Non Philippe, non ! N'appelons pas ce que nous avons vécu " des bons moments " je t'en prie ne ternie pas notre histoire. Je n'ai rien oublié et je doute que tu l'ais fait. Tu me demandais comment j'ai retrouvé ton adresse, as-tu oublié que tu es maintenant un homme célèbre ?
     J'ai lu ton dernier bouquin, j'ai soudoyé une des secrétaires de ta maison d'édition, et me voilà avec des détails en poche sur ta vie privée. Ne t'inquiète pas, cette charmante dame ne savait pas grand chose; assez cependant pour me donner le courage de t'écrire.
    Félicitations pour ton livre, je connaissais l'histoire, tu l'as bien contée. J'ai lu entre les lignes, je crois avoir compris bien des choses, mais après cette lecture je suis persuadée que notre " passade " a laissé en toi des marques indélébiles.
    Philippe, permets à tes héros de s'expliquer, je t'en prie accepte une rencontre. J'ai besoin de te revoir, laisse-moi une chance, laisse-nous une chance… J'attendrai ta réponse avec espoir.
     Caro

 

 

     15 septembre...

    Oublier ? J'ai crû en crever, j'ai failli en crever. Ma seule échappatoire a été d'écrire ce livre, j'ai pu ainsi évacuer ces vagues de souffrance qui me submergeaient lorsque tu m'as abandonné. Car il n'y a pas d'autre mot Caro, tu as commis un abandon en me laissant, sans un mot d'explication, sur cette plage venteuse et déserte de Carnac.
     J'aurais dû me douter de quelque chose. La dernière nuit tu as fait l'amour comme une naufragée, désespérément; tu savais, toi, que tu allais fuir. Je t'ai attendue pendant trois jours dans ce petit hôtel où nous étions les seuls pensionnaires. Je t'ai cherchée, crié ton nom, hurlé devant les vagues grises et houleuses, arpenté des kilomètres de sable trempé et glacial et puis j'ai levé les bras, je me suis rendu à l'évidence, tu étais partie. Jétais perdu! Quelle idée d'aller en Bretagne en plein hiver !
     Rentré à Paris, dans cet appartement vide, je croyais devenir fou. Tout se bousculait dans ma tête, les souvenirs heureux comme les moments de désespoir. Notre première rencontre, lorsque j'ai plongé dans ton regard et que j'ai saisi que tu te noyais dans le mien. Nos longues parlottes, nos éclats de rire complices, nos instants romantiques, nos nuits sans sommeil, repus de nous-mêmes. Durant des semaines l'odeur de notre intimité est restée imprégnée sur ma peau. Toi partout dans cet espace, partout où j'allais… le goût amer de ton abandon.
     J'ai eu mal Caro, j'ai mal, comme un amputé qui souffre de son membre fantôme. Et j'ai peur de laisser cette tendresse refoulée remonter à la surface, j'ai peur de souffrir à nouveau.
     Ma réponse t'arrive tardivement. Ces dernières semaines mon esprit était broyé dans un étau de pensées, qui allaient d'une poussée de vengeance au désir de te revoir. Ce matin je me suis éveillé avec une sensation de délivrance, ton rire des beaux jours, issu de mon rêve, se répercutait dans ma tête.     Poussé par une allégresse insoupçonnée, j'ai fait un grand ménage, changé les draps, vidé les cendriers, débarrassé l'évier d'une vaisselle de plusieurs jours, remis des amas de livres sur les étagères.
    Je vais aller acheter quelques fleurs pour le vase bleu, et des fruits, des fruits comme tu les aimes.
    Tu peux venir, je suis là, je t'attends, je n'ai pas cessé de t'attendre.
     Philippe

 

     15 septembre...

     Mon cher Philippe,
     J'ai attendu vainement une réponse à mon dernier message, un mot, un signe, un cri de colère. Ton silence me dit ton indifférence ou plutôt ta froideur à mon égard, il est plus éloquent qu'une longue missive.     Je suis lasse. Je pars, je m'éloigne, je ne vais plus t'importuner, plus jamais. Je retourne au passé. Je ferme la boucle. J'en finis avec les regrets, les scrupules, la solitude, la rancœur.
    Notre histoire n'aura pas de suite, tu pourras en inventer une dans ton prochain roman, tu as cet avantage sur moi, tu peux créer une autre réalité qui a l'air presque vraie.
    Ne m'en veux pas, ne m'en veux plus.
     Caro, toujours tienne

     Les deux dernières lettres se croisèrent. L'une d'elles ne fut jamais lue. L'hiver, le vent souffle fort sur la plage de Carnac.

©Aliza Claude Lahav
Juillet 2003

Tableau: ©Meilin wong

Ce texte est corrigé par mon ami Daniel alias Le Prof Pépé. Merci Daniel!

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