Ce matin là je m’éveillai en deux temps. Une première fois très tôt ; je ne sais pas exactement quelle heure il était, un petit matin se faufilait à peine à travers les interstices des persiennes. Quelques bruits sourds de tiroirs et de portes signalaient que Phil s’était levé plus tôt que d’habitude. Peut-être que lui aussi avait mal dormi ; je me gardai de laisser percer des signes de mon réveil. J’étais triste mais pas inquiète ; ce n’était certes pas la première fois que nous nous disputions… cependant hier soir l’orage avait été plus fort que d’habitude et surtout il n’y avait pas vraiment eu d’accalmie après le gros coup de vent. Je ne me souvenais même plus pourquoi ni comment cela avait commencé. J’entendis vaguement le bruit de la douche et je sombrai dans un sommeil profond. Je m’éveillai à nouveau quelques heures plus tard, le silence me semblait écrasant, déjà la chaleur du jour alourdissait l’atmosphère ; un relent d’amertume m’oppressait. Je restai là, sans bouger, allongée sur le ventre et la tête dans l’oreiller, tâtonnant et cherchant, en vain, les traces de sa présence entre les draps froissés par l’insomnie. C’est fou ce que ce lit paraît immense et désertique lorsque le creux de son épaule m’est refusé. Dès que je mis les pieds sur le sol je sus qu’une migraine allait s’installer pour la journée.
    La cuisine était claire, ensoleillée, je clignai des yeux ; tout de suite je vis l’enveloppe blanche, longue et étroite, appuyée sur un bol. La cafetière était encore tiède. Je me dis que les lettres d’abandon arrivaient n’importe quand, même un jour de printemps ; un pressentiment, sans doute. Je n’avais qu’une envie : fuir, oublier, dormir. Un marteau piqueur pilonnait mes tempes. Dans la salle de bain je m’appuyai sur le lavabo, le miroir me renvoyait des yeux hagards, j’avalai deux comprimés d’aspirine. Un tonnerre incessant s’était introduit dans ma tête ; j’observai attentivement mon propre reflet, j’étais pâle et j’avais la gorge nouée. Une vague nausée me soulevait le cœur. Sans aucun doute c’était une lettre de rupture ; Phil n’en pouvait plus de mes colères, mes frustrations, mes mécontentements, mon amertume… J’avalai un cachet tout rond et tout lisse, salvateur des nuits blanches et blanchisseur des idées noires. Je ne voulais rien savoir, j’étais comme j’étais, c’était à prendre ou à laisser ; qu’il aille voir ailleurs si mon caractère ne lui convenait pas… La colère montait en même temps que la détresse.
    Les draps froissés m’accueillirent, je plongeai mon visage dans l’oreiller, j’aurais voulu m’étouffer dans un geste destructeur. J’avais mal et je m’en voulais à mourir ; qu’avais-je donc fait pour détruire, une fois de plus, quelqu’un qui m’aimait… il allait partir, c’est certain, même moi j’étais lasse de mes sautes d’humeur, de ma mauvaise foi, de mes ruminations. Durant les heures qui suivirent je m’assoupissais dans un semi sommeil nerveux, me réveillant, de temps en temps, en sursaut, d’un rêve ou d’un phantasme angoissant dont je n’ai plus aucun souvenir. Je buvais un peu d’eau et je replongeais dans un sommeil agité. La sonnerie du téléphone me fit sursauter plusieurs fois, ranimant ma migraine et mes pensées folles, sans me faire sortir de ma torpeur d’amertume.

    L’ombre envahissait la chambre. Je sentis sa main sur ma joue avant d’entendre sa voix, je reconnus son chuchotement avant de comprendre le sens de ses mots.
-Qu’as-tu ? Tu es malade ? Pourquoi ne réponds-tu pas au téléphone ? J’essaie de te joindre depuis plusieurs heures… tu as pleuré ?
-J’ai une migraine d’enfer, j’ai pris un somnifère, voilà tout.
-Tu es restée au lit toute la journée ?
Le son de sa voix, un peu rude, n’avait pas le même langage que sa main qui s’attardait sur mon front, y laissant une trace de tendresse. Et comme je ne répondais pas :
-J’avais oublié un dossier, je serai de retour dans une heure ou deux. Repose toi…

    La porte d’entrée se ferma dans un claquement bruyant. J’étais complètement éveillée, ma tête était lourde, j’étais lasse. Je m’assis au bord du lit, fixant ma taie d’oreiller encore un peu humide de mes larmes, en me disant qu’il me faudrait la changer. Je me levai doucement, un léger vertige me faisait planer. Il me fallut l’appui des murs du couloir pour arriver jusqu’à la cuisine ; la cafetière et le bol, délaissés depuis ce matin, étaient là, sur la table. L’enveloppe blanche, elle, avait disparu.

©Aliza Claude Lahav
Août 2007

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