Dès
leur première rencontre le petit déclic coquin s'était
produit. Un pincement au cœur, une légère apnée,
un éclair au fond de la prunelle, un imperceptible affaissement
de la paupière. Ils s'étaient croisés à
l'entrée de l'immeuble, puis plus rien durant quelques jours
au cours desquels ils avaient rêvé l'un à l'autre
au fil de l'imaginaire.
La seconde rencontre se fit tout à fait par hasard
dans l'ascenseur vers l'heure du déjeuner. Elle rentrait chez
elle, pressée, les joues rougies par la course, les yeux ensoleillés
par la joie de vivre. Lui, bien plus grand qu'elle, élancé,
les cheveux ébouriffés, un vague sourire aux lèvres,
avec galanterie s'effaça et la laissa passer. Du rez-de-chaussée
au premier étage leurs regards timides s'effleurèrent
à peine mais le charme était amorcé. Entre le
premier et le second étage leurs yeux se vrillèrent
l'un à l'autre sans pouvoir se détacher. Entre le second
et le quatrième l'émotion aussi étonnante qu'inattendue
les reliait comme une onde invisible mais presque palpable, presque
audible dans une douce mélodie de bien-être. Au cinquième
étage il sortit à reculons pour préserver l'onde
bienfaisante le plus longtemps possible. Au sixième l'arrêt
de l'ascenseur la secoua et elle sortit de ses sensations troublantes
pour retrouver la réalité.
La vie continuait avec une petite parenthèse en
plus, un coin secret à protéger, un bout de rêve
à habiter. Ils ne se rencontraient pas souvent et ne faisaient
rien pour provoquer le hasard. Lorsque cela arrivait ils échangeaient
des regards tendres, des sourires furtifs, des clins d'œil rieurs.
Jamais il n'aurait osé l'aborder ; d'ailleurs elle n'était
jamais seule ce qui excluait totalement cette éventualité.
C'était pourtant lui le plus actif; il la guettait, avait appris
à déceler les bruits de portes, pour la cueillir à
la sortie de l'ascenseur ou lui tenir la grande porte cochère.
Un jour il la suivit dans la rue. Comme d'habitude elle
était accompagnée. Cette fois c'était un monsieur,
ils se donnaient la main et marchaient l'un contre l'autre. Elle avait
une démarche dansante, sautait d'un pied sur l'autre, quelquefois
s'éloignait de l'homme puis s'en rapprochait vivement. Tout
en elle était vif et primesautier. Elle avait un port de tête
charmant, un corps gracile et agile comme celui d'un petit animal
félin.
Puis il y eut ce jour de pluie. Il était arrivé
le premier sous le porche, trempé par une ondée subite.
Il s'ébrouait encore lorsqu'elle atterrit comme une petite
plume légère au gré du vent. Elle riait aux éclats,
toute heureuse de secouer ses boucles blondes diamantées de
mille gouttes scintillantes. Lorsqu'elle le vit elle devint tout à
coup sérieuse. " Bonjour " dit elle dans un souffle
de voix. Lui restait là, pantelant et bête. " Je
suis Julien " dit-il avec une drôle de petite grimace qui
se voulait être un sourire. Il était surtout occupé
à résister à la tentation brûlante de caresser
doucement cette chevelure soyeuse; il eût voulu se perdre dans
les vagues rieuses du bleu de son regard. Il baissa les yeux le premier
et elle se sentit victorieuse sans savoir vraiment pourquoi.
De cette rencontre il façonna ses fantasmes pour
les moments en creux. Durant la journée il s'imaginait qu'elle
était là, assise près de lui dans le métro
ou trottinant à ses côtés lorsqu'il allait faire
des courses. Le soir avant de s'endormir, bien à l'abri sous
son duvet il pensait à elle, à ses lèvres si
parfaitement dessinées, à ses long cils, à ses
joues peau de pêche… qu'il caressait avec tendresse jusqu'à
la joie qui monte et se propage dans le corps entier, jusqu'à
sombrer dans un sommeil bienfaiteur.
Un jour qu'il rentrait plus tôt que de coutume il
vit de loin un grand camion en stationnement devant l'immeuble. Le
portail était grand ouvert, les déménageurs allaient
et venaient, transportaient des meubles, des caisses, des plantes
vertes. L'agitation était grande, le camion était plein,
le travail presque terminé.
Julien s'engouffra sous le porche en courant. Elle était
là, au milieu de la cour, le nez en l'air cherchant du regard
les fenêtres du cinquième étage. Elle se retourna
et vit le regard interrogateur, elle haussa les épaules d'un
geste moqueur bien féminin. Il crut cependant décerner
un zest de regret dans le bleu pur de ses yeux. De la rue une voix
de femme appelait : " Cathy viens vite le taxi est là
". C'était la première fois qu'il entendait son
prénom. Elle virevolta d'un bond comme pour s'enfuir. Il eut
tout juste le temps de la voir par la lunette arrière de la
voiture ; elle lui fit un petit signe de la main et puis plus rien,
elle était partie. Les oreilles bourdonnantes, sourd à
ce qui se passait autour de lui, il était isolé dans
une bulle d'abandon, il était seul. Boudeur il donna un grand
coup de pied dans un ballon oublié là par hasard. Il
ne revit jamais ce petit bout de femme qui l'avait tant ému.
Bien plus tard dans sa vie d'homme lorsqu'il essayait
de se souvenir de l'année de ses douze ans, de son premier
amour pour une petite beauté de dix ans, ce qu'il se remémorait
tout d’abord était le camion avec l'inscription en grandes
lettres : "Loiseau déménagements en tout genre
pour toute la France. "