Puisque je vous parle aujourd'hui de l'écriture (voyez "Lettre ouverte à mes lecteurs" dans la rubrique "petits bouts d'idées") voici un texte écrit après la naissance de mes dix premières nouvelles.

HISTOIRE D'UNE NOUVELLE

   Je n'ai jamais écrit de ma vie et voilà que je me retrouve avec une famille nombreuse. Toutes des filles, ce qui
n'est pas fait pour me déplaire. J'ai choisi leurs noms avec attention, je dirai même avec précaution, c'est que c'est important un nom. Il faut le garder toute sa vie, il se colle à nous, il nous marque. De plus le nom arrive le premier, il nous annonce, il nous donne une signification, une identité. J'ai nommé mes filles selon mes intuitions, mes sentiments envers elles, quelquefois dès la fécondation et souvent bien après leur naissance.

   Je dois avouer que la gestation est assez pénible, sa durée est variable et imprévisible. D'abord je me demande
si je suis vraiment enceinte, j'hésite, j'ai des doutes, je n'ose espérer. De vagues pensées émergent dans mon esprit et forment un début de récit. Je ne peux deviner la suite. Je vais suivre son développement pas à pas. Peu à peu il va prendre forme, il va s'organiser en une cohérence encore précaire. Lorsque j'écris les premières lignes les mots se trouvent là devant moi, bien rangés, dociles. Je m'aperçois alors que c'est en route, cela ne dépend plus de moi, ces embryons ne demandent qu'à vivre, ils sont tenaces, il me faudra accoucher. Une aventure commence émouvante et douloureuse à la fois, incontournable et quel qu'en soit le résultat je n'essaie pas de l'éviter.    

   Mon imagination est malmenée, bousculée. Les personnages vont se modeler petit à petit à partir d'un souvenir, d'une sensation, d'un vécu. Autour d'eux vont se former le cadre et l'époque, le tout dans un grand désordre. C'est sur cette trame que va se tisser l'histoire. Cette nouvelle qui se crée en moi m'envahit avec acharnement, les personnages sont avec moi jour et nuit, quelquefois calmes, quelquefois turbulents. Il arrive même qu'ils ne me laissent pas dormir, je me lève alors et me précipite sur une feuille de papier pour inscrire des petits bouts d'idées
qui pourraient s'envoler avant l'aube.
    Certains jours sont propices à l'écriture, les heures du petit matin sont les meilleures. Tout est calme dans la maison, le jour pointe à peine, seuls quelques oiseaux transgressent le silence. Les doigts s'agitent sur le clavier
avec agilité, la pensée est d'une grande acuité, le corps et l'esprit ne font qu'un. Le temps n'est plus le même, les minutes rétrécissent. Le monde se réduit à l'espace de l'écran qui prend vie par l'intermédiaire de ma main sur le clavier. Ordi est docile. C'est l'heure de l'intimité.

   Mais d'autres jours et ils sont nombreux, ils sont néfastes. C'est la léthargie complète, la sécheresse, rien ne vient. La nouvelle est là, amorphe et muette, je la trouve pauvre et j'ai pitié d'elle. Ordi devient nerveux, il est rebelle à toutes mes demandes. Son disque reste dur mais rien ne s'imprègne sur sa mémoire. Pauvre Ordi, ce n'est pourtant pas de sa faute si j'ai des doutes à propos de mes filles. D'ailleurs j'ai mis les choses au point dès le début de notre aventure, il n'a aucune responsabilité: mes filles et moi formons une famille monoparentale et entendons le rester. C'est qu'à part les heurts de tous les jours nous nous entendons très bien et au début de notre relation nous n'avons certes pas besoin d'une tierce personne.

   Lorsque la nouvelle est écrite, sereine elle s'étale sur quelques pages, ses marges bien réglées, ses paragraphes ordonnés, ses mots clairement imprimés et chastement couchés, elle est là dans toute son innocence. Pendant quelques heures c'est le repos, c'est la satisfaction, c'est le calme, je suis en paix avec moi même.Cet état d'âme ne persiste jamais au-delà de vingt-quatre heures, dès la première lecture je sens le besoin de remanier le texte, de le corriger, de le remodeler. Je ne fais plus de changement sur le fond mais seulement sur la forme, je fignole. Ma nouvelle je la veux intense et concise, je voudrais que les émotions passent en peu de mots. Mais je ne peux plus
rien pour elle, il faut qu'elle devienne indépendante.
    Comme tous les parents j'aimerais que mes enfants rencontre des partenaires qui les aiment et les comprennent,
je dirai même qui les chérissent. Je suis une mère juive, j'ai donc des fantasmes mégalomanes pour mes petites. J'ai été jusqu'à en rêver, je les voyais pivoter allègrement dans un bon bouillon du vendredi soir comme des nouilles en forme de lettres de l'alphabet. Mais il me faut revenir à la réalité, l'heure de la séparation approche, il me faudra
bien envoyer ma progéniture conquérir le monde. Si mes filles me reviennent bredouilles qu'à celà ne tienne je les garderai bien au chaud au fond d'un tiroir, je les protégerai envers et contre tout. Je me demande si les choses se passent plus facilement avec des garçons … il faudra que j'en parle à Ordi et qui sait … peut être que la prochaine naissance sera du genre masculin.

 

©Aliza Claude Lahav  

 

      

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