Deux autres histoires écrites en commun    "L'erreur"  "L'aventure"

 

Le secret

     Une pluie fine tombait sur la ville depuis plusieurs heures, les dernières lueurs du jour s'estompaient doucement dans une atmosphère froide et humide. Machinalement l'homme releva le col de son imperméable, il avait froid, tremblait un peu, marchait vite sans savoir vraiment où il allait. Il avait pris sa décision en début d'après-midi, alors qu'il avait l'air concentré sur les paroles de son patron qui discourait de l'influence du prix du pétrole sur le marché mondial. Oui c'était décidé, ce serait ce soir ou jamais. Il ne pouvait plus attendre, il devait lui parler. La boule d'angoisse, qu'il reconnaissait à la seconde même où elle se nichait au creux de son plexus solaire, prenait de plus en plus d'importance. Il se mit à errer dans les rues, sans but précis, ignorant la pluie qui fouettait son crâne un peu dégarni et ses joues mal rasées. Il ressassait la manière dont il allait s'y prendre, les phrases qu'il allait lui dire, devinait ses réactions, inventait les questions et les réponses.
Sans se rendre compte du trajet parcouru, il se retrouva dans sa rue, en face de son immeuble. Il leva la tête vers le troisième étage, les fenêtres du salon étaient éclairées, il lui semblait même apercevoir une silhouette derrière les rideaux … oui ! Ce serait ce soir ou jamais. Lentement il traversa la rue, fit le code d'entrée, poussa la lourde porte cochère, redressa ses épaules. Il reprenait un peu de confiance en lui-même.
     De toute façon, a-t-il vraiment le choix. Sa main glisse dans le fond de la poche de son manteau et rencontre l'enveloppe qui contient la lettre. Cette lettre est arrivée par la poste il y a déjà quelques semaines et depuis, il la garde précieusement comme un trésor, mais ce qu'elle contient ne ressemble pas du tout à un trésor, il l'a considère plutôt comme un serpent prêt à déverser son poison mortel.
    Il monte les marches, une à une, lentement, lui qui habituellement grimpe les étages au pas de course, pressé de retrouver sa merveilleuse Julie, de qui il est amoureux depuis bientôt deux ans.
    - Comment puis-je lui annoncer la nouvelle, se dit-il.
    Il est conscient qu'il n'a plus le choix, il doit lui parler, il a déjà reculé l'échéance assez longtemps.
Il arrive à l'étage et se dirige vers son appartement, il sait maintenant ce que ressent un condamné à mort qui se dirige vers la chaise électrique.
    Sa main tremble un peu lorsqu'il met sa clef dans la serrure, le petit grincement familier des gonds lui rappelle qu'il faudrait les huiler. L'entrée est sombre, une odeur de friture vient de la cuisine, la voix cristalline d'Emma Chaplin traverse la porte vitrée du salon.
    Comme chaque soir, il crie - " C'est moooiii " et comme chaque soir elle rétorque en riant - " Et qui veux-tu que ça soit ? "
    A grands pas il traverse la petite salle à manger, il n'a pas enlevé son pardessus. Julie lui tourne le dos, sa voix est joyeuse
     - " Alors mon amour, comment s'est passée ta journée ? Tu as faim ? " Et comme il ne répond pas, elle se retourne, reste perplexe devant le visage blême de son amant. Julie reste figée, son cœur bât très fort, elle pressent une catastrophe, accroche un point d'interrogation dans son regard. Et lui, qui ne sait comment dire des choses qui vont, sans aucun doute, bouleverser leur vie, met la main à sa poche et en sort l'enveloppe fatidique. Celle-ci est un peu froissée, il la lisse et la dépose doucement, comme au ralenti, sur la table de la cuisine. Julie s'approche, sans y toucher, elle peut lire clairement l'entête :

Maître Pierre Valioz & associés,
avocats au barreau de Paris,
conseillers juridiques auprès du Tribunal de grande Instance.

    Elle la considère d’abord longuement, sa main tremblante n’osant s’en emparer. Son visage affiche un air hébété et inquiet; elle est comme tétanisée par la crainte que son contenu ne lui éclate à la figure. Son regard se porte successivement sur l’enveloppe et sur son amant qui baisse la tête, l’air aussi penaud qu’un enfant qui vient de commettre une énorme sottise.
             -“Jacques, qu’est-ce que c’est que ça ? Lui demande-t-elle. Tu n’as rien fait de mal, j’espère ? Tu n’as rien commis de grave ? Tu ne m’as rien caché ?”
    En l’absence de toute réponse, et après avoir longuement pris sa respiration, elle se décide enfin à ouvrir d’une main fébrile ce pli qui l'intrigue tant. Mais à peine en a-t-elle commencé la lecture que ses yeux se brouillent, puis se mouillent de larmes qui ruissellent sur ses joues avant qu’à la fin elle ne se laisse choir sur une chaise, secouée par de longs sanglots.

             Cher Monsieur,

    Votre épouse, Madame Jocelyne....., nous a consultés pour nous faire part des difficultés qu’elle rencontre à la suite de votre départ du domicile conjugal et nous demander d’engager en son nom une procédure de divorce.
    Une convocation devant une commission de conciliation vous sera prochainement adressée par voie d’huissier. Nous ne saurions donc trop vous recommander de prendre contact avec votre avocat avant que celle-ci ne vous parvienne.
    Nous vous rappelons en effet que l’abandon de famille constitue contre vous une charge vous imputant tous les torts et que vous encourez à ce titre une peine d’emprisonnement de deux ans assortie d’une amende pouvant atteindre 15000 €.
    Voudriez-vous, dans ces conditions, nous préciser le nom et l’adresse du Conseil qui sera chargé de votre défense et à qui nous ferons parvenir nos conclusions en temps utile.
    Nous vous prions, cher Monsieur,......

    Julie ne comprend pas bien mais elle pleure, elle a laissé tomber la lettre qui atterrit sur le carrelage de la cuisine comme une feuille morte détachée de sa branche. Lorsque Jacques ébauche une caresse rassurante sur ses cheveux, elle se rétracte, se durcit. Il dit doucement d'une voix tremblante: " C'était l'enfer, tu sais… l'enfer."
    Julie brusquement relève la tête, dans son regard la tempête est annoncée mais aussi un étonnement qui déferle sur tout son visage. Les questions arrivent par rafales, elle attend à peine les réponses.
    "Des enfants?"
    "Deux?"
    "Neuf et sept ans?"
    "Et elle? Grande, assez potelée?"
    "Elégante?"
    "Beaucoup de taches de rousseur?"

    Lui, ébahit, opine de la tête. Sa respiration s'est bloquée au niveau de la glotte. Il s'effondre sur une chaise plus qu'il ne s'assied. Elle continue d'une voix monotone où des vagues d'amertume commencent à percer.
    "Au bureau il y a une nouvelle secrétaire… Jocelyne. Elle s'intéresse beaucoup à moi, elle est là depuis quinze jours et elle m'a invitée à déjeuner deux fois. Elle m'a raconté son histoire, sa triste histoire… et elle me pose énormément de questions sur ma vie… d'ailleurs je l'ai invitée à dîner, elle va arriver d'un moment à l'autre…"
     Ce n'est qu'alors que Jacques remarqua que la table était mise pour trois personnes.

    Jacques était effondré. Il réalisait que cette Jocelyne, cette femme qu'il avait tant aimée et tant haïe allait venir dîner chez lui ce soir.Un instant la pensée le traversa d'aller se cacher dans sa chambre et de ne plus en ressortir avant qu'elle ne s'en aille. Mais non, il la connaissait trop bien, il savait que remarquant trois couverts elles s'inquièterait de l'absence du maître de maison et Julie trop faible et désespérée lui raconterait tout. Non,vraiment,ce n'était pas la bonne solution. Mais rester là, attendre l'inévitable confrontation, il ne le voudrait pour rien au monde. Mais alors... que faire? Il songeait à sortir; s'enfuir et courir,courir,sans s'arrêter, mais pour aller où? Non,ce n'est pas non plus la bonne solution.C'est alors que l'horrible pensée du suicide traversa son cerveau et juste comme il y songeait il sentit une main se poser sur son épaule. Brusquement il se retourna et quelle ne fut pas sa surprise de voir Julie, le visage aussi rouge que le sien, lui tendre une main fraternelle. Il la prit et ils se tombèrent dans les bras l'un de l'autre, pendant quelques minutes ils oublièrent tous leurs soucis, s'abandonnèrent aux délices de leur amour naissant. Mais soudain la sonnerie de la porte d'entrée mit fin aux joyeux ébats des amoureux. A ce son, le sang de Jacques se glaça. Il ne put que murmurer à Julie "Elle est là". Julie lui répondit alors "Ne t'inquiète pas, je ne t'abandonnerais pas". Et lentement comme un automate il se leva et se dirigea vers la porte.
    Jacques ne comprit pas tout de suite que la gardienne de l'immeuble lui tendait une enveloppe, c'est à peine s'il entendit ses paroles : "Une dame m'a demandé de vous monter ça tout de suite, il parait que c'est urgent…" Déjà la femme n'était plus là, elle dévalait les escaliers vers son dîner. Il se retrouvait ébahi mais soulagé, une lettre à la main, l'enveloppe était longue et blanche sans adresse, seul son nom s'y étalait d'une écriture qu'il crût reconnaître.
    Julie s'était adossée au mur de l'entrée mal éclairée, essayant de contrôler le léger tremblement qui se propageait dans tout son corps. Jacques ouvrit la lettre, maladroitement il en tira deux feuilles de papier un peu épais. Chaque feuille était pliée en quatre, afin de mieux voir ce que la missive contenait il s'approcha du plafonnier. Pas un mot n'était écrit, seuls deux dessins s'étalaient sur un papier blanc un peu granulé, l'un, maladroit, ressemblait plutôt à un gribouillage de toutes les couleurs. L'autre tracé au crayon noir représentait une maison aux fenêtres noircies, avec une cheminée qui laissait échapper une fumée épaisse et noire, dans un coin du dessin un vague soleil tout noir lui aussi, avec des rayons sur lesquels la mine du crayon avait dû se briser plusieurs fois.
   Durant un long moment le regard de Julie allait des dessins au visage de Jacques, lentement elle s'éloigna vers leur chambre. Quelques minutes plus tard, lorsqu'il pu sortir de sa prostration, il la suivit, il avait compris. La jeune femme avait sorti un grand sac de voyage, elle y entassait ses chemises, linge, chaussettes et affaires de toilette. Tête baissée et d'une petite voix elle lui dit :
    "Tu reviendras lorsque tout sera éclairci… ne dis rien… je serai là"
La fermeture éclair en se fermant fit un bruit d'enfer. Jacques enfila son imper, dans un état second il saisit le sac. Julie le poussa doucement vers la porte. Sur le palier il faisait sombre et froid. En ouvrant la porte cochère l'homme s'aperçut qu'il pleuvait toujours.

Fin

©Co-auteurs : Danielle, Daniel, Patafrite, Aliza


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