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L'aventure
Une pluie fine avait commencé
à tomber durant la nuit, le ciel était bas et gris. La
cour pavée était déserte, les poubelles n'étaient
pas encore sorties, la loge de la gardienne ne laissait passer ni lumière
ni bruit. Les premières lueurs de l'aube pointaient difficilement
dans un vague espoir de jour.
La femme, tête baissée, col
relevé jusqu'aux yeux, sortit de l'immeuble d'un pas vif, en
rasant les murs. Malgré la petite valise qui lui tiraillait l'épaule
droite et lui donnait un air penché de déséquilibre,
elle avait hâte de s'éloigner de ce quartier où
elle pouvait être reconnue et où tout remontait à
la surface.
Depuis des années
qu'elle cherchait. Ils avaient vécu si heureux dans leur petite maison
de campagne, entourée de vastes espaces. Lui, son métier le ramenait
en ville chaque matin. Elle, elle vivait dans le soleil, elle s'abreuvait
à l'air pur. Pendant des heures, elle cultivait ses fleurs ou elle s'assoyait
sous la véranda pour admirer la nature, lire, sans voir passer le temps,
bonheur parfait.
Elle n'en pouvait plus des attentes sans réponse.
Pendant des semaines, elle lisait les journaux, écoutait la radio, jamais
rien, aucun indice. Résignée, elle aussi s'en est allée en ville. Que
faire sans argent, sans métier? Très jolie, un restaurateur lui a proposé
du travail et une petite chambre dans ce quartier un peu délabré. Un
matin, au petit-déjeuner, il est entré. Il n'était plus celui qu'elle
avait connu. À son bras, une femme maquillée à outrance, paraissant
un peu vulgaire. Sans vouloir en savoir plus, elle enleva son tablier
et quitta l'établissement. Ce n'est que rendu dans son minable appartement,
qu'elle s'est laissée aller à sa détresse. Le soir venu, elle est partie
pour le patelin de son enfance, espérant oublier ce mauvais rêve.
La gare n'était pas déserte
malgré l'heure tardive. Marianne, appuyée contre un mur, repassait,
image par image, l'arrivée du couple maudit au restaurant. Qui était
donc cet homme qu'elle avait aimé aveuglement ? Que faisait-il vraiment
dans la vie? Qui était cette femme vulgaire? Les trains entraient en
gare et repartaient sans que Marianne n'ait fait un seul geste. La nuit
passa et Marianne sentit monter en elle une soif, une rage de vengeance.
Le cœur et l'âme dans un désordre inquiétant, Marianne reprit sa valise
et quitta la gare.
Dans l'aube naissante, sa silhouette se découpait vaguement. Le cœur
de Marianne voyait maintenant cet homme avec les yeux d'une femme blessée
à mort. La mort... Était-ce une solution? Mais oui...
Marianne décida de retourner au restaurant espérant y trouver un indice,
une information, enfin un élément qui lui dicterait la conduite à suivre.
Et elle le vit, Lui, son Homme, son Amour, assis à la terrasse
du restaurant. Il était seul et tenait un verre à la main en regardant
dans le vide. Soudain, il se tourna dans sa direction et la vit. Il
sortit rapidement du restaurant et courut à sa rencontre.
Marianne,
pétrifiée, déposa sa valise. Son cœur chavirait; elle ne s'attendait
pas à le retrouver ici. Malgré son désarroi, elle vit d'emblée le visage
défait, les yeux battus de fatigue, les lèvres tremblantes de l'homme
qu'elle avait tant aimé et tant attendu. Lui, essayait de retrouver
son aplomb, de cacher son trouble évident. Leurs regards se cherchaient
et se fuyaient tour à tour.
Il se pencha, souleva la valise, se dirigea
vers la porte du café, et comme elle hésitait, il dit doucement :
- " viens "
Il s'affala sur sa chaise plus qu'il ne s'assit,
ses épaules étaient voûtées, ses lèvres tremblaient. Lui, si loquace
de nature, restait silencieux, prostré. Marianne l'observait, en oubliait
sa propre colère et sa souffrance, les heures d'attente et d'inquiétude,
de tristesse et de solitude. De longues minutes passèrent. Les mains
de l'homme étaient posées sur le marbre de la table, ouvertes et impuissantes
comme deux oiseaux blessés sur une plage déserte.
Doucement, Marianne effleura les doigts inertes,
elle se pencha vers lui :
- " Que t'arrive-t-il ? parle-moi, dis-moi… s'il te plaît.
Où étais-tu? "
Et lui, pour la première fois depuis longtemps, fixa
son regard et d'une voix tremblante :
- " Si tu savais… c'était affreux… "
C'est alors qu'elle abaissa son regard. Sur
la manchette, la gauche plus précisément, quelques taches, de couleur
imprécise, ressortaient sur le bleu clair de la chemise. Marianne ferma
les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit les taches étaient toujours là, avec
des auréoles un peu plus foncées que le centre qui était d'un rouge
délavé. Ne rien montrer de la bousculade
d'interrogations inquiètes qui montaient en elle. Sourire. Pourquoi
au fond ne pas lui sourire? N'avait-elle pas rêvé durant
toutes ces semaines, et surtout toute cette nuit immobile, de le retrouver,
de s'asseoir à sa table, de pouvoir enfin crier dans son cur,
il est là, ici ! Face à elle, revenu !
Qu'importe sa mine mauvaise, ses paupières alourdies par une
angoisse qu'elle distingue encore mal,qu'importe! Ils sont au bout du
monde, plus personne, plus personne ne pourrait être un obstacle.
Elle lui souriait. Miracle, les jardins, ses
jardins, leurs jardins se mirent à tourner comme un manège
autour de la tête de cet homme à la fois tant détesté
et aimé.
Comme dans un imbroglio de sentiments, elle sentit fondre toute rancur,
et pousser jusqu'au bout de ses doigts un désir à bulles
de champagne.
Elle ne remarqua pas les mots qu'il laissait
échapper comme dans un trébuchement, tout à sa
joie ; sous ses narines lui parvenaient des parfums enchevêtrés
de sucre âcre, de fraîcheur d'herbes et de senteurs de soufre,
des pétales coloriés d'azur papillonnaient devant ses
yeux, et brillaient les tulipes, les rouges, celles qu'il préférait
cueillir pour elle
Son regard, alors qu'il commençait difficilement
à lui conter ses premiers jours sans elle, plongea d'un coup
sur les gouttes incarnat piquetant le tissu de sa chemise.
- " Mais tu es blessé ! " s'exclama
t-elle.
-
" Cette blessure n'est rien en comparaison de celles que je t'ai
infligées! Pourras-tu jamais me pardonner "?
- " Si tu savais à quel point je
t'aime. Je t'ai cherché, j'ai été déçue,
j'ai pleuré. Je suis prête à pardonner mais je veux
savoir pourquoi tu m'as quittée et pourquoi ces blessures"?
Il est nerveux. Ses doigts tapent sur les bords du fauteuil où
il est assis. Il semble à Marianne que ce qu'il lui dira sera
très difficile à entendre, elle craint le pire. Mais c'est
le temps de la confession, le temps d'avancer sur le chemin tortueux,
s'il veut rejoindre celle qu'il aime encore. Il se lève, fait
quelques pas. Il reprend sa place, devant elle, met sa petite main tremblante
dans la sienne et la regarde. Il voit en elle un petit oiseau apeuré
qui attend qu'on lui rende sa liberté. Il y a tant de tristesse
dans ses yeux que Marianne, avec toute la douceur de son cur et
de sa voix, lui dit :
-" Tu es un homme bon, tu as toujours été
honnête et franc, ce sont toutes ces qualités qui ont été
ma sécurité, mon toit. Il est maintenant temps de m'expliquer
ce qui est arrivé, pour que tu me quittes sans un mot et reviennes
avec ces taches de sang sur ta chemise. C'est du sang, n'est-ce pas?"
- "Oui, mon amour, c'est du sang. Le sang
de mon malheur, le sang de mes erreurs. Marianne, avant de te rencontrer,
je n'étais pas l'homme que tu croyais connaître. J'avais
des amis qui m'ont entraîné à commettre des actes
méprisables."
Elle voulait l'interrompre, mais sur un signe, il lui fit comprendre
qu'il devait poursuivre.
-" Cette femme, que tu as aperçue
avec moi, était à la tête d'un réseau de
prostitution. Elle avait plusieurs filles que le groupe recrutait et
moi, je devais m'occuper des clients. Un soir, la police a fait une
descente, j'ai essayé de me cacher, cette femme si méprisable
m'a fait rechercher. J'étais le seul qui pouvait la dénoncer.
Les autres de la bande ne la connaissaient pas, ils ne la voyaient jamais.
Si tu savais comme cette femme pouvait être méchante. Tu
ne peux même pas te l'imaginer, toi, toute douce. Pour continuer,
son homme de main m'a retrouvé. Il avait l'ordre de me tuer.
Il y a eu bagarre, il avait un couteau, voilà pour mes blessures.
Lui a été moins chanceux, je l'ai poussé et il
est tombé sur son arme. Je ne sais même pas s'il est vivant.
Je suis parti à toutes jambes, je suis monté dans un taxi
et je suis venu ici, croyant te trouver. Quand je t'ai vue, je n'y croyais
pas! Marianne, ma Marianne pourras-tu me voir comme celui qui t'aime
toujours et qui ne désire que ton bonheur, après tout
ce que je t'ai fait endurer?"
-" Il est maintenant temps d'oublier et
de repartir dans notre belle petite demeure à la campagne. Il
faut réparer les blessures de nos curs et retourner à
la paix et au calme de la nature."
- "Viens Marianne, allons dans ce coin
de pays où nous avons vécu les heures les plus heureuses
de nos vies."
-" C'est parfait ! Fini pour
aujourd'hui les enfants ! "
Des voix d'abord en souffles s'exclament de soulagement.
-" Louis ! Avec moi tout de suite
avec Adèle dans la cabine de montage ! " reprend l'homme
à la voix tonitruante. Marie s'est levée lentement, sourcils
froncés, regard froid.
-" J'en ai un peu marre là
" fait-elle d'une voix rauque à l'homme qui lui faisait
face un instant plus tôt et qui maintenant s'étire paisiblement.
Autour d'eux bourdonne une ruche de gestes, cris, rires, bruit de tables
déplacées, chaises empilées et grincement des freins
de camions venant récupérer le matériel dans une
rue interdite encore à la circulation.
-" Mais de quoi mon ange ? Tu en
as marre de quoi ? "
-" J'en ai marre de ce tournage débile
! plus l'impression d'être une comédienne moi ! "
Des accessoiristes tournent autour d'eux pour remballer les verres,
la jeune femme ne voit pas qu'elle les gêne.
-" Tu n'as pas vu qu'on est plus
que des voix ? marre de faire la voix off de mon propre rôle !
Pas de sens tout ça ! "
-" Tout ça quoi ? "
-" Tout ce blabla, c'est pas du cinéma
! C'est de la lecture du texte du grand Gaspard ! Marre c'est tout "
ajoute t-elle en essuyant un fond de teint qui coule sous la chaleur
des lumières qu'on éteint peu à peu.
Un autre comédien long et paisible, qui tenait le rôle
du tueur sur le flash back du héros s'approche, intéressé.
-" Tu exagères Marie, c'est
du grand art ce qu'il fait Gaspard, c'est la novation même
"
-" Tu plaisantes Eric ! la novation
! Il nous prive de nous-mêmes, on passe notre temps à ânonner
des pensées délirantes, les siennes, le jardin gnagnagna
marre du surdoué du ciné ! "
Une costumière s'approche un peu embarrassée, deux cintres
à la main.
-" Pardon mais il faudrait vous changer
Marie, Quentin
"
-" On arrive ! " Réplique
gaiement celui-ci, " juste une petite crise existentielle de notre
star ! "
Marie hausse les épaules d'un air dédaigneux. Elle qui
quelques minutes plus tôt portait sur son visage l'amour le plus
achevé, montre un mépris non déguisé.
-" Du moment qu'il a son nom sur
une affiche
pas mon truc moi ! "
-" Ne t'en fais pas tant Marie "
murmure alors Eric en lui prenant lentement le bras.
-" Pourquoi tu le tues pas dans ce
passage là ? J'aurai la paix moi au moins ! sordide tout ça
"
-" Tu as signé un contrat
tout comme moi, on nous envie de tourner avec lui. "
-" Et toi, exister que dans des flashs
back ça te va ça ? Et la gare, et le reste, pénible
! Et son scénario ! Rien ne va, c'est simple tu vois rien ne
tient ! "
Marie en arrive à sentir monter des larmes qui mouillent ses
mots et ses regards.
Eric, lui sourit, fait un signe encourageant à
la costumière qui est revenue, inquiète, et entraîne
la jeune femme vers la longue remorque d'un camion tout blanc sur lequel
est inscrit en violet vif : "Gaspard
Cinéstar."
Fin
-Début de l'histoire: Aliza
-Participation de Louisiane, mai 2003
-Participation deFrancine, octobre 2003
-Participation d'Aliza, octobre 2003
-Participation de Laura, novembre 2003
-Participation de Louisiane, novembre 2003
-Participation de Laura, fin novembre 2003

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