"L'erreur" "Le secret"

Deux autres histoires collectives à lire, bonne lecture!

 

L'aventure

    Une pluie fine avait commencé à tomber durant la nuit, le ciel était bas et gris. La cour pavée était déserte, les poubelles n'étaient pas encore sorties, la loge de la gardienne ne laissait passer ni lumière ni bruit. Les premières lueurs de l'aube pointaient difficilement dans un vague espoir de jour.
     La femme, tête baissée, col relevé jusqu'aux yeux, sortit de l'immeuble d'un pas vif, en rasant les murs. Malgré la petite valise qui lui tiraillait l'épaule droite et lui donnait un air penché de déséquilibre, elle avait hâte de s'éloigner de ce quartier où elle pouvait être reconnue et où tout remontait à la surface.
     Depuis des années qu'elle cherchait. Ils avaient vécu si heureux dans leur petite maison de campagne, entourée de vastes espaces. Lui, son métier le ramenait en ville chaque matin. Elle, elle vivait dans le soleil, elle s'abreuvait à l'air pur. Pendant des heures, elle cultivait ses fleurs ou elle s'assoyait sous la véranda pour admirer la nature, lire, sans voir passer le temps, bonheur parfait.
     Elle n'en pouvait plus des attentes sans réponse. Pendant des semaines, elle lisait les journaux, écoutait la radio, jamais rien, aucun indice. Résignée, elle aussi s'en est allée en ville. Que faire sans argent, sans métier? Très jolie, un restaurateur lui a proposé du travail et une petite chambre dans ce quartier un peu délabré. Un matin, au petit-déjeuner, il est entré. Il n'était plus celui qu'elle avait connu. À son bras, une femme maquillée à outrance, paraissant un peu vulgaire. Sans vouloir en savoir plus, elle enleva son tablier et quitta l'établissement. Ce n'est que rendu dans son minable appartement, qu'elle s'est laissée aller à sa détresse. Le soir venu, elle est partie pour le patelin de son enfance, espérant oublier ce mauvais rêve.
    La gare n'était pas déserte malgré l'heure tardive. Marianne, appuyée contre un mur, repassait, image par image, l'arrivée du couple maudit au restaurant. Qui était donc cet homme qu'elle avait aimé aveuglement ? Que faisait-il vraiment dans la vie? Qui était cette femme vulgaire? Les trains entraient en gare et repartaient sans que Marianne n'ait fait un seul geste. La nuit passa et Marianne sentit monter en elle une soif, une rage de vengeance. Le cœur et l'âme dans un désordre inquiétant, Marianne reprit sa valise et quitta la gare.
Dans l'aube naissante, sa silhouette se découpait vaguement. Le cœur de Marianne voyait maintenant cet homme avec les yeux d'une femme blessée à mort. La mort... Était-ce une solution? Mais oui...
Marianne décida de retourner au restaurant espérant y trouver un indice, une information, enfin un élément qui lui dicterait la conduite à suivre. Et elle le vit, Lui, son Homme, son Amour, assis à la terrasse du restaurant. Il était seul et tenait un verre à la main en regardant dans le vide. Soudain, il se tourna dans sa direction et la vit. Il sortit rapidement du restaurant et courut à sa rencontre.
    
    Marianne, pétrifiée, déposa sa valise. Son cœur chavirait; elle ne s'attendait pas à le retrouver ici. Malgré son désarroi, elle vit d'emblée le visage défait, les yeux battus de fatigue, les lèvres tremblantes de l'homme qu'elle avait tant aimé et tant attendu. Lui, essayait de retrouver son aplomb, de cacher son trouble évident. Leurs regards se cherchaient et se fuyaient tour à tour.
     Il se pencha, souleva la valise, se dirigea vers la porte du café, et comme elle hésitait, il dit doucement :
   - " viens "
    Il s'affala sur sa chaise plus qu'il ne s'assit, ses épaules étaient voûtées, ses lèvres tremblaient. Lui, si loquace de nature, restait silencieux, prostré. Marianne l'observait, en oubliait sa propre colère et sa souffrance, les heures d'attente et d'inquiétude, de tristesse et de solitude. De longues minutes passèrent. Les mains de l'homme étaient posées sur le marbre de la table, ouvertes et impuissantes comme deux oiseaux blessés sur une plage déserte.
     Doucement, Marianne effleura les doigts inertes, elle se pencha vers lui :
  - " Que t'arrive-t-il ? parle-moi, dis-moi… s'il te plaît. Où étais-tu? "
    Et lui, pour la première fois depuis longtemps, fixa son regard et d'une voix tremblante :
   - " Si tu savais… c'était affreux… "
     C'est alors qu'elle abaissa son regard. Sur la manchette, la gauche plus précisément, quelques taches, de couleur imprécise, ressortaient sur le bleu clair de la chemise. Marianne ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit les taches étaient toujours là, avec des auréoles un peu plus foncées que le centre qui était d'un rouge délavé.
    Ne rien montrer de la bousculade d'interrogations inquiètes qui montaient en elle. Sourire. Pourquoi au fond ne pas lui sourire? N'avait-elle pas rêvé durant toutes ces semaines, et surtout toute cette nuit immobile, de le retrouver, de s'asseoir à sa table, de pouvoir enfin crier dans son cœur, il est là, ici ! Face à elle, revenu !
Qu'importe sa mine mauvaise, ses paupières alourdies par une angoisse qu'elle distingue encore mal,qu'importe! Ils sont au bout du monde, plus personne, plus personne ne pourrait être un obstacle.
    Elle lui souriait. Miracle, les jardins, ses jardins, leurs jardins se mirent à tourner comme un manège autour de la tête de cet homme à la fois tant détesté et aimé.
Comme dans un imbroglio de sentiments, elle sentit fondre toute rancœur, et pousser jusqu'au bout de ses doigts un désir à bulles de champagne.
    Elle ne remarqua pas les mots qu'il laissait échapper comme dans un trébuchement, tout à sa joie ; sous ses narines lui parvenaient des parfums enchevêtrés de sucre âcre, de fraîcheur d'herbes et de senteurs de soufre, des pétales coloriés d'azur papillonnaient devant ses yeux, et brillaient les tulipes, les rouges, celles qu'il préférait cueillir pour elle…
    Son regard, alors qu'il commençait difficilement à lui conter ses premiers jours sans elle, plongea d'un coup sur les gouttes incarnat piquetant le tissu de sa chemise.
    - " Mais tu es blessé ! " s'exclama t-elle.
    - " Cette blessure n'est rien en comparaison de celles que je t'ai infligées! Pourras-tu jamais me pardonner "?
    - " Si tu savais à quel point je t'aime. Je t'ai cherché, j'ai été déçue, j'ai pleuré. Je suis prête à pardonner mais je veux savoir pourquoi tu m'as quittée et pourquoi ces blessures"?
Il est nerveux. Ses doigts tapent sur les bords du fauteuil où il est assis. Il semble à Marianne que ce qu'il lui dira sera très difficile à entendre, elle craint le pire. Mais c'est le temps de la confession, le temps d'avancer sur le chemin tortueux, s'il veut rejoindre celle qu'il aime encore. Il se lève, fait quelques pas. Il reprend sa place, devant elle, met sa petite main tremblante dans la sienne et la regarde. Il voit en elle un petit oiseau apeuré qui attend qu'on lui rende sa liberté. Il y a tant de tristesse dans ses yeux que Marianne, avec toute la douceur de son cœur et de sa voix, lui dit :
    -" Tu es un homme bon, tu as toujours été honnête et franc, ce sont toutes ces qualités qui ont été ma sécurité, mon toit. Il est maintenant temps de m'expliquer ce qui est arrivé, pour que tu me quittes sans un mot et reviennes avec ces taches de sang sur ta chemise. C'est du sang, n'est-ce pas?"
    - "Oui, mon amour, c'est du sang. Le sang de mon malheur, le sang de mes erreurs. Marianne, avant de te rencontrer, je n'étais pas l'homme que tu croyais connaître. J'avais des amis qui m'ont entraîné à commettre des actes méprisables."
Elle voulait l'interrompre, mais sur un signe, il lui fit comprendre qu'il devait poursuivre.
    -" Cette femme, que tu as aperçue avec moi, était à la tête d'un réseau de prostitution. Elle avait plusieurs filles que le groupe recrutait et moi, je devais m'occuper des clients. Un soir, la police a fait une descente, j'ai essayé de me cacher, cette femme si méprisable m'a fait rechercher. J'étais le seul qui pouvait la dénoncer. Les autres de la bande ne la connaissaient pas, ils ne la voyaient jamais. Si tu savais comme cette femme pouvait être méchante. Tu ne peux même pas te l'imaginer, toi, toute douce. Pour continuer, son homme de main m'a retrouvé. Il avait l'ordre de me tuer. Il y a eu bagarre, il avait un couteau, voilà pour mes blessures. Lui a été moins chanceux, je l'ai poussé et il est tombé sur son arme. Je ne sais même pas s'il est vivant. Je suis parti à toutes jambes, je suis monté dans un taxi et je suis venu ici, croyant te trouver. Quand je t'ai vue, je n'y croyais pas! Marianne, ma Marianne pourras-tu me voir comme celui qui t'aime toujours et qui ne désire que ton bonheur, après tout ce que je t'ai fait endurer?"
    -" Il est maintenant temps d'oublier et de repartir dans notre belle petite demeure à la campagne. Il faut réparer les blessures de nos cœurs et retourner à la paix et au calme de la nature."
    - "Viens Marianne, allons dans ce coin de pays où nous avons vécu les heures les plus heureuses de nos vies.
"
     -" C'est parfait ! Fini pour aujourd'hui les enfants ! "
Des voix d'abord en souffles s'exclament de soulagement.
     -" Louis ! Avec moi tout de suite avec Adèle dans la cabine de montage ! " reprend l'homme à la voix tonitruante. Marie s'est levée lentement, sourcils froncés, regard froid.
     -" J'en ai un peu marre là " fait-elle d'une voix rauque à l'homme qui lui faisait face un instant plus tôt et qui maintenant s'étire paisiblement. Autour d'eux bourdonne une ruche de gestes, cris, rires, bruit de tables déplacées, chaises empilées et grincement des freins de camions venant récupérer le matériel dans une rue interdite encore à la circulation.
     -" Mais de quoi mon ange ? Tu en as marre de quoi ? "
     -" J'en ai marre de ce tournage débile ! plus l'impression d'être une comédienne moi ! "
Des accessoiristes tournent autour d'eux pour remballer les verres, la jeune femme ne voit pas qu'elle les gêne.
     -" Tu n'as pas vu qu'on est plus que des voix ? marre de faire la voix off de mon propre rôle ! Pas de sens tout ça ! "
     -" Tout ça quoi ? "
     -" Tout ce blabla, c'est pas du cinéma ! C'est de la lecture du texte du grand Gaspard ! Marre c'est tout " ajoute t-elle en essuyant un fond de teint qui coule sous la chaleur des lumières qu'on éteint peu à peu.
Un autre comédien long et paisible, qui tenait le rôle du tueur sur le flash back du héros s'approche, intéressé.
     -" Tu exagères Marie, c'est du grand art ce qu'il fait Gaspard, c'est la novation même… "
     -" Tu plaisantes Eric ! la novation ! Il nous prive de nous-mêmes, on passe notre temps à ânonner des pensées délirantes, les siennes, le jardin gnagnagna… marre du surdoué du ciné ! "
Une costumière s'approche un peu embarrassée, deux cintres à la main.
     -" Pardon mais il faudrait vous changer… Marie, Quentin… "
     -" On arrive ! " Réplique gaiement celui-ci, " juste une petite crise existentielle de notre star ! "
Marie hausse les épaules d'un air dédaigneux. Elle qui quelques minutes plus tôt portait sur son visage l'amour le plus achevé, montre un mépris non déguisé.
     -" Du moment qu'il a son nom sur une affiche… pas mon truc moi ! "
     -" Ne t'en fais pas tant Marie " murmure alors Eric en lui prenant lentement le bras.
     -" Pourquoi tu le tues pas dans ce passage là ? J'aurai la paix moi au moins ! sordide tout ça… "
     -" Tu as signé un contrat tout comme moi, on nous envie de tourner avec lui. "
     -" Et toi, exister que dans des flashs back ça te va ça ? Et la gare, et le reste, pénible ! Et son scénario ! Rien ne va, c'est simple tu vois rien ne tient ! "
Marie en arrive à sentir monter des larmes qui mouillent ses mots et ses regards.
   Eric, lui sourit, fait un signe encourageant à la costumière qui est revenue, inquiète, et entraîne la jeune femme vers la longue remorque d'un camion tout blanc sur lequel est inscrit en violet vif : "Gaspard Cinéstar."

Fin

 

-Début de l'histoire: Aliza
-Participation de Louisiane, mai 2003
-Participation deFrancine, octobre 2003
-Participation d'Aliza, octobre 2003
-Participation de Laura, novembre 2003
-Participation de Louisiane, novembre 2003
-Participation de Laura, fin novembre 2003

 

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