Terre inconnue. Terre lointaine. Île déserte.
Du moins je le croyais. Jusqu’à l’âge
de quarante ans je ne savais même pas que ce pays
existait ; entre quarante et cinquante ans j’en entendais
vaguement parler sans y prêter trop d’attention.
A l’approche de la soixantaine je me laissais dire
qu’il y avait là quelque chose à découvrir,
je pensais, alors, que l’exploration de cette contrée
valait, peut-être, le déplacement. Je me disais
« oui, un jour viendra et j’irai y faire un
tour, mais rien ne presse ». De toute façon,
pas besoin de réservations ; c’est un endroit
où il y a de la place pour tous, sans distinction
de classes. En ordre général je ne voyais
rien d’attrayant dans ce pôle éloigné
et je me serais, sans doute, plus intéressée
à l’exploration de l’antarctique qu’à
celle de ce bout du monde où personne, vraiment,
ne se plaisait sans pour cela l’avouer.
Et puis voilà, c’est sans y prendre garde qu’un
beau jour j’y ai atterri, presque en douceur…
sans grandes vagues et sans houle et avec, encore, toutes
mes illusions. Ce serait le pays de cocagne, me disais-je,
les vacances à plein temps et vive la liberté
et la créativité.
C’est dans cet état d’esprit que j’arrivai
au pays de la vieillesse, celui du renoncement.
Être vieux et heureux c’est apprendre, chaque
jour un peu plus, à renoncer aux choses essentielles
et intimes de la vie ; c’est accepter avec philosophie
une masse de petits changements. C’est accueillir
stoïquement le regard des autres, s’accommoder
d’un corps qui ne réserve guère que
des mauvaises surprises, réorganiser son esprit selon
un nouveau schéma de vie.
La vieillesse n’est pas une contrée que l’on
découvre avec un guide de tourisme en main ; ne croyez
surtout pas ceux qui vous disent qu’ils ont des conseils
à vous donner, personne ne sait mieux que vous comment
l’aborder et comment la mater. Car cette région
pleine d’embûches est à découvrir
et à apprivoiser comme on le ferait d’un animal
domestique. Il faut tout d’abord y trouver sa place,
puis la modeler, la sculpter, la ciseler, à ses propres
poids et mesures. Gérer ses priorités, faire
ses propres choix et s’y tenir, ne pas cesser de se
faire confiance à soi même. Conserver précieusement
un sens de l'humour car il en faut pour estomper la grisaille
des jours et egrener la longueur des nuits. Et puis ne pas
oublier de regarder autour de soi, ne pas s’isoler,
cultiver les fleurs et l’amitié, choyer et
apprécier les fruits de sa descendance… aimer
encore et toujours.
Demain 5 juin 2008, j'aurai tout juste 75 ans; toute la
vie devant moi.