4 juin 2008

Pensées fugitives

Terre inconnue. Terre lointaine. Île déserte. Du moins je le croyais. Jusqu’à l’âge de quarante ans je ne savais même pas que ce pays existait ; entre quarante et cinquante ans j’en entendais vaguement parler sans y prêter trop d’attention. A l’approche de la soixantaine je me laissais dire qu’il y avait là quelque chose à découvrir, je pensais, alors, que l’exploration de cette contrée valait, peut-être, le déplacement. Je me disais « oui, un jour viendra et j’irai y faire un tour, mais rien ne presse ». De toute façon, pas besoin de réservations ; c’est un endroit où il y a de la place pour tous, sans distinction de classes. En ordre général je ne voyais rien d’attrayant dans ce pôle éloigné et je me serais, sans doute, plus intéressée à l’exploration de l’antarctique qu’à celle de ce bout du monde où personne, vraiment, ne se plaisait sans pour cela l’avouer.
Et puis voilà, c’est sans y prendre garde qu’un beau jour j’y ai atterri, presque en douceur… sans grandes vagues et sans houle et avec, encore, toutes mes illusions. Ce serait le pays de cocagne, me disais-je, les vacances à plein temps et vive la liberté et la créativité.
C’est dans cet état d’esprit que j’arrivai au pays de la vieillesse, celui du renoncement.
Être vieux et heureux c’est apprendre, chaque jour un peu plus, à renoncer aux choses essentielles et intimes de la vie ; c’est accepter avec philosophie une masse de petits changements. C’est accueillir stoïquement le regard des autres, s’accommoder d’un corps qui ne réserve guère que des mauvaises surprises, réorganiser son esprit selon un nouveau schéma de vie.
La vieillesse n’est pas une contrée que l’on découvre avec un guide de tourisme en main ; ne croyez surtout pas ceux qui vous disent qu’ils ont des conseils à vous donner, personne ne sait mieux que vous comment l’aborder et comment la mater. Car cette région pleine d’embûches est à découvrir et à apprivoiser comme on le ferait d’un animal domestique. Il faut tout d’abord y trouver sa place, puis la modeler, la sculpter, la ciseler, à ses propres poids et mesures. Gérer ses priorités, faire ses propres choix et s’y tenir, ne pas cesser de se faire confiance à soi même. Conserver précieusement un sens de l'humour car il en faut pour estomper la grisaille des jours et egrener la longueur des nuits. Et puis ne pas oublier de regarder autour de soi, ne pas s’isoler, cultiver les fleurs et l’amitié, choyer et apprécier les fruits de sa descendance… aimer encore et toujours.

Demain 5 juin 2008, j'aurai tout juste 75 ans; toute la vie devant moi.


   



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