Il était une fois…

 

 

   Il était une fois, dans un pays fort lointain, un magnifique palais où la joie régnait. Tous, de sa majesté le roi jusqu'au plus humble des serviteurs, avaient le cœur en liesse, un grand festin se préparait pour le soir même. Le peuple entier était convié à fêter la naissance des deux petites princesses jumelles, premières nées des souverains.
    La reine, elle, se reposait des couches difficiles, arrivées tardivement, alors que les heureux parents avaient perdu l'espoir d'enfanter une descendance. Lorsque l'on vint annoncer l'heureux événement au roi, celui-ci fut étonné d'avoir réussi un doublé, il se gonfla d'importance et de fierté et passa sous silence sa déception de ne point avoir engendré un héritier mâle. Après avoir donné ses ordres quant à la préparation des festivités, le bon roi fit toilette, traversa le palais jusqu'aux appartements de sa majesté la reine afin de lui porter sa gratitude. Il fit un détour par la roseraie et choisit avec attention la fleur la plus belle et la plus odorante, aux pétales finement ciselés, aux couleurs de l'arc-en-ciel. Le cœur battant, il alla offrir cette merveille à la mère de ses enfants qu'il avait tant espérés.
    Dès qu'il pénétra dans les appartements de la reine, le roi pressentit que la joie qui régnait partout ailleurs dans le palais n'était pas présente ici. Les servantes vaquaient à leurs occupations, les dames de compagnie s'activaient sans but apparent, les regards étaient fuyants. Dans son grand lit à baldaquin la reine était allongée, calée contre de nombreux coussins recouverts de fine batiste, elle attendait son époux, un sourire triste et timide sur son visage tiré par la fatigue. Le roi lui prit doucement la main, déposa un baiser sur son front et lui dit :
              - Mais qu'avez-vous mamie ? Pourquoi ces yeux sombres en ce jour de joie ?

     La reine ne répondit pas, elle tourna simplement la tête vers le grand berceau tendu de fines dentelles et de draps fins. Avec émotion l'heureux géniteur s'en approcha. Les deux petites filles y étaient couchées, deux gros bébés en parfaite santé, qui, les lèvres vagissantes, cherchaient déjà le sein de leur mère. Elles étaient identiques l'une à l'autre, la même peau claire et lisse, le même duvet noir comme jais sur un petit crâne bien rond, Les mêmes paupières fripées sur des yeux d'une couleur encore incertaine. Mais que dire ? L'une était belle et l'autre ne l'était pas. L'un des visages était finement ciselé, préconisant déjà une grande beauté, l'autre était déformé. Rien n'y était à sa place, les yeux de travers, la bouche crispée, les oreilles décollées, le nez épaté.
    Le roi, penché au-dessus des petites, les observa longuement, le cœur serré. D'une voix forte mais un peu tremblante il annonça que l'une se nommerait Célestine et l'autre Adélaïde.
    Après un long moment de réflexion, il se dirigea vers son épouse et lui dit d'une voix émue :
           - Mamie, je vous remercie de m'avoir donné ces deux splendides enfants. Ne vous faites point de soucis et reposez-vous ma douce, vous l'avez bien mérité. Ce soir notre bon peuple fêtera cette naissance comme il se doit et vous, sachez que je vous aime et vous suis reconnaissant pour ce merveilleux cadeau. Je vais de ce pas prendre mes dispositions.

    Le roi fut très occupé durant toute la journée. Il vérifia personnellement les préparatifs de la grande soirée, dans le désir que le festin soit succulent, que le vin coule, que la joie règne ! Puis il donna l'ordre de recouvrir ou d'éloigner tous les miroirs qui se trouvaient dans le palais ou aux alentours. Ensuite les serviteurs durent enduire d'un produit spécial les vitres de toutes les fenêtres, afin que jamais une image ne puisse s'y refléter. Les bassins d'eau et les fontaines du parc royal furent vidés pour les mêmes raisons, rien ne fut laissé au hasard.
    Le soir arriva; de sa couche de repos la reine put entendre les cris de joie du peuple, les sons de la musique qui faisait tourner les belles, les cliquètements de verres, les rires en grelots, les voix épaissies par le vin. Elle se laissa aller, se prit à goûter un peu de bonheur; ses filles Adélaïde et Célestine dormaient tranquillement auprès d'elle.

   Le temps passa très vite, les petites grandirent. Elles étaient identiques en tout, la même curiosité éveillée, les mêmes dons pour la musique, l'une jouait de la harpe et l'autre du clavecin, la même gentillesse naturelle, le même goût à être aimée et choyée par des parents comblés. Elles s'aimaient beaucoup et s'entendaient très bien, jamais une dispute ni aucune jalousie ne les séparait. Espiègles et quelques fois malicieuses, elles étaient gaies et heureuses de vivre. Elles n'étaient point coquettes et n'eurent aucun mal à se passer de miroir. Chacune d'elle se voyait en sa jumelle, toutes deux persuadées qu'elles étaient le reflet absolument fidèle l'une de l'autre.

    Les années passèrent, les jeunes damoiselles atteignirent l'âge de convoler en justes noces. Le roi envoya des émissaires parcourir le royaume et même au-delà des frontières, afin de répandre la nouvelle parmi les nobles des alentours. Il était recherché un jeune homme de bonne allure et de bon goût, bien de sa personne et riche de ses terres, valeureux à la guerre et nanti d'un heureux caractère, il serait apprécié qu'il ait un frère, pour épouser les héritières. Sans doute il se présenterait plus d'un exemplaire, si bien que sa majesté pourra, à son gré, choisir des maris pour les princesses, ses filles bien-aimées qu'il entendait marier le même jour. Les postulants furent nombreux, de tous les coins du pays arrivèrent des hommes jeunes et beaux, riches et fiers.
Ils furent reçus en grande pompe; avec un cérémonial somptueux, le roi s'occupa de chacun d'eux comme s'il était le seul, l'unique prétendant.
    Hélas ! Aucun de ces hommes ne répondait aux exigences de sa majesté. Celui-ci désirait, avant tout, pour chacune de ses princesses un homme qui ne serait assoiffé ni par le gain ni par la guerre, un homme capable d'aimer de belles qualités plus que la beauté d'un visage. Cependant, alors que le roi et la reine avaient perdu tout espoir de trouver des gendres à leur goût, se présenta aux portes du palais un homme jeune et de belle allure. Il fit bonne impression et gagna la confiance des souverains. Ceux-ci se décidèrent donc à lui présenter leurs chères filles en se résignant à n'en marier qu'une, appréhendant la tristesse et le désarroi de celle qui ne serait point choisie.
    Ce furent des journées et des soirées bien remplies, passées en bonne compagnie. De promenades en festins, de séances de musique en divertissements dansants, de belles lectures à haute voix en conversations animées, le temps passa si vite que nul ne s'aperçut que le beau seigneur était prêt à décider de son choix.
    Un matin il vint voir le roi et lui dit :
            - Sire, l'une de vos filles a ravi mon cœur. Son charme, sa joie de vivre, son intelligence,
sa douceur… tout en elle me comble ! Et surtout, j'aime le regard confiant qu'elle porte sur le monde.
    Le roi, ému jusqu'aux larmes, ne put s'empêcher de penser à celle des princesses qui serait laissée pour compte, rien ne sert de se leurrer, l'une était céleste et l'autre laide… Mais le jeune homme continua son discours :
             - Sire, m'accorderez-vous la main de votre fille Adélaïde ? J'en serais si heureux ! Voyez-vous sa sœur est bien plus belle mais elle est si réservée, si timide, si renfermée, auprès d'un étranger comme moi, qu'elle paraît éteinte, sans un brin d'estime d'elle-même. C'est la princesse Adélaïde qui me charme et m'enchante, je lui donnerai le bonheur qui la rendra jolie, je vous le promets.
    Et ainsi fut-il… La princesse Célestine, elle, ne se maria jamais. Elle vécut dans l'ombre de sa sœur et elle fut une gentille marraine pour ses nombreux neveux et nièces.

   Moralité ? Il peut y en avoir plusieurs, à chaque lecteur de trouver la sienne, si moralité il y a !

juin 2002

©Aliza Claude Lahav

 

    


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