Voici le dessin qui a inspiré ce conte, il a été créé par Tristan, un petit internaute de trois ans et demi.

Tristan a gentiment expliqué à sa maman qu'il s'agissait "d'une baleine endormie au fond de la mer."

Je dédie ce conte à Tristan et à sa maman.

 



  

  Au fin fond des mers, il fait très sombre, la lumière est d'un bleu foncé, le silence est complet, les algues maritimes et sauvages se meuvent doucement en un rythme lent. Sur un lit de coquillages clairs une baleine dort d'un sommeil profond et paisible. Elle est immense, longue et mince, d'une couleur gris-bleuté qui se conjugue parfaitement avec le bleu intense des profondeurs abyssales, sa nageoire dorsale est immobile, sa large queue en éventail repose délicatement sur sa couche faite d'écailles et d'algues d'un vert foncé. Elle se repose après une longue course solitaire, elle aime à voguer dans les eaux profondes, s'aventurant jusqu'aux abords de la banquise, afin de trouver sa nourriture de planctons. Puis, repue et heureuse de son indépendance elle revient vers des eaux plus clémentes pour y séjourner et attendre ses amies les baleines.
    Plongée dans ses rêves de baleine, dont nous ne connaîtrons jamais le contenu, elle ne sentit pas que malgré son poids et sa taille elle était déportée par les vagues d'une tempête approchante. C'est ainsi qu'elle s'éveilla, tout étonnée de se retrouver dans un univers inconnu, sur une plage de galets froids. Le ciel était bas et gris, orné de lourds nuages menaçants, le vent soufflait avec intensité, l'immense bord de mer était désert. Notre baleine se retrouva démunie de tous ses repères maritimes, elle respirait mal et ne pouvait se mouvoir, sa grande masse immobile était sans force. Effrayée par sa solitude, privée du bien-être qu'elle connaissait sous les flots, elle sentit qu'elle devait lutter pour survivre. Avec précaution elle ferma ses grands yeux de baleine, se concentra sur sa respiration qui devenait de plus en plus pénible. Il lui fallait économiser son énergie. Les heures passaient et notre pauvre baleine commençait à désespérer, sa détresse était grande, elle ne savait d'où pourrait lui venir l'aide tant attendue. Elle aspirait, avec de grands efforts de nageoires inutiles, à retrouver les vagues enveloppantes et humides. Elle était encore bien jeune mais elle sentait que sa dernière heure était venue. Une grande tristesse s'abattit sur elle, elle s'arrêta de lutter, resta immobile, résignée à son sort. Les ouïes sèches, la bouche à peine mobile, inexorablement elle s'épuisait.
    La tempête, qui d'ailleurs n'avait pas été très forte, avait cessé, de pâles rayons de soleil se faufilaient timidement derrière les derniers nuages. Un vent faible faisait un dernier ménage du ciel avant de partir sévir ailleurs.
    Des bruits bizarres, des cris aigus, firent sortir notre baleine de sa léthargie. Avec beaucoup de peine elle ouvrit les yeux et malgré sa lassitude elle s'étonna de découvrir une drôle de créature, un être extra- maritime. Tiens, se dit-elle, cela doit être un petit bout d'homme… le pauvre il n'a ni écailles ni nageoires, et sa tête toute ronde… que c'est bizarre vu de près.
    Le petit garçon observait avec curiosité cet énorme poisson affalé sur les galets. Il se pencha vers l'animal, un peu effrayé par cette masse inerte, mais surtout étonné de voir ce gros poisson comme s'il était sorti de son livre d'images. L'enfant, qui n'avait pas plus que trois ou quatre ans, avança sa petite main précautionneusement et se mit à palper l'animal dans une sorte de caresse. Le flanc, lisse et froid, se soulevait difficilement et vite, au rythme de la respiration. Les yeux ronds de la baleine s'accrochèrent à ceux de l'enfant dans une prière muette et ne s'en détachèrent plus. Le petit, lui, commença à parler, des mots, des sons, des petits cris, qui ne voulaient rien dire mais qui se voulaient rassurants, compatissants. L'enfant avait saisi la détresse de l'animal, il se pencha un peu plus, ne cessa de caresser en murmurant sa douce impuissance.
    Heureusement papa, qui n'était jamais très loin de son petit garçon, arrivait en courant. En un instant il comprit la situation dramatique et dit à l'enfant : " Je vais chercher de l'aide, toi petit trésor tu restes ici et tu attends avec la baleine, je reviendrai le plus vite possible, n'aie pas peur nous allons la sauver ta nouvelle amie. "
    Durant l'absence du père il s'établit un dialogue entre l'enfant et l'animal, celui-ci perdait ses forces de minute en minute, ses yeux implorants restaient accrochés à l'enfant. Le petit avait enlevé son gros cache-nez et de temps en temps il courait jusqu'au vagues encore houleuses, mouillait l'étoffe et revenait l'appuyer sur la baleine desséchée, comme un pansement pour calmer la douleur. Il parlait, chantonnait, pleurait et riait en même temps, dans un nouveau langage inventé et tout droit sorti de ce sentiment que l'on nomme amitié.
    Il y eut du bruit, des cris, des exclamations… des hommes arrivaient avec des cordes et des pioches, des outils de toutes sortes. Papa se pencha et prit son petit dans ses bras : " Tu as été bien courageux mon trésor, maintenant laisse nous faire, il faut d'urgence la remettre à la mer " et l'enfant vit les hommes s'agiter, creuser, lier, pousser, tirer… son petit cœur battait fort. Après bien des manœuvres et beaucoup d'efforts la masse s'ébranla et fut poussée vers les vagues salvatrices. L'enfant courait derrière elle en sautant de joie, ce ne fut que lorsque la baleine disparut qu'un grand silence se fit sur la plage venteuse. Les hommes étaient épuisés mais ils avaient l'air heureux d'avoir replacé l'animal dans son élément.
     Le petit garçon se retourna vers son père qui déjà avait les bras grand-ouverts, il se blottit contre son épaule, respirant avec délice cette odeur de tabac rassurante. Puis il cacha son petit visage entre cou et joue barbue, des larmes chaudes venaient le libérer de ses frayeurs. L'étreinte de papa se fit un peu plus forte : " Petit trésor ta baleine est sauvée, elle ne peut vivre sur terre, la mer est son royaume. Je suis sûr qu'elle ne t'oubliera jamais et toi tu pourras lui parler dans tes rêves. "
    Chaque soir, avant de s'endormir, le petit bout d'homme murmure, la tête dans son oreiller : " Bonne nuit mon amie, dors bien, mais je t'en prie, réveille toi à temps, ne te laisse plus surprendre… " puis viennent des vocables que seule la baleine endormie pourrait comprendre.

©Aliza Claude Lahav
Novembre 2002

 

      

 

 

  
  Le texte se détache sur un fond créé à partir d'une photo prise sur le site Photos Gratis
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