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Ce conte est dédié à mon
ami Daniel.

Leur première rencontre
se fit sur une page blanche. La lumière y était si crue que la pauvre
petite fut tout éblouie, elle ne vit pas tout de suite qu'elle n'était
pas seule. Dans l'espace vide se promenaient, comme des âmes en peine,
d'autres créatures qui ne lui étaient pas inconnues mais qu'elle avait
l'habitude de voir de loin. Le bruit était insupportable pour elle si
discrète. Dans une communauté où les adeptes vivent, en général, assez
coupés les uns des autres, il est bien normal qu'un tel événement sème
la zizanie, les chamailleries allaient bon train.
La veille au soir l'écrivain avait
fermé son ordinateur sans crier gare, le désespoir du trou noir, l'angoisse
de la page blanche, du vide, du rien, l'envahissaient comme une marée
montante et malfaisante. De rage et de tristesse il avait tapoté au hasard
sur son clavier avant d'aller entamer sa nuit sans sommeil. C'est
ainsi que se retrouvaient, mélangés pêle-mêle, les signes de ponctuation,
émergés du clavier, orphelins des lettres de l'alphabet. Le grand désert
blanc ouvrait des horizons inconnus jusqu'alors, quelque peu effrayants,
il est vrai, mais également invitant à l'aventure.
La virgule, svelte, aux courbes
bien placées, était seule dans son coin. Sage et timide, elle observait
ses compatriotes avec curiosité et étonnement. Qu'avaient-ils donc à se
trémousser, à se pousser les uns les autres, à s'interpeller sans gentillesse,
à geindre à perdre haleine ? Les pauvres petits cherchaient désespérément
une place devenue incertaine; notre virgule, elle, trouvait qu'ils en
faisaient un peu trop, que d'excitation pour pas grand chose !
C'est qu 'elle, la gentille petite
virgule, est habituée à toutes les situations, elle est capable de travailler
sans relâche et de tenir un éventail de rôles qui ferait pâlir le plus
ambitieux des hommes. Elle se sait indispensable, elle est toujours là,
modestement, lorsque l'on a besoin d'elle. C'est une laborieuse, elle
s'occupe de tout, des propositions, des compléments, des appositions,
des pléonasmes et que sais-je encore. Elle met en valeur, elle appose,
impose, précise, juxtapose, sépare, relie… en un mot, l'écrivain n'est
rien sans elle ! C'est pourquoi elle ne regrette pas le manque d'inspiration
de son patron qui lui permet de souffler un peu.
Le point d'exclamation, lui, se
pavane, imbu de lui-même il fait son intéressant, à tout instant il
proclame " halte là ! " Son seul but étant d'attirer l'attention, il n'est
jamais satisfait de l'effet produit.
Par contre le point d'interrogation
vit dans une incertitude constante, jamais sûr de lui, il ne cesse de
poser des questions. Il faut dire qu'il est très curieux et qu'il voudrait
tout savoir, des sujets les plus importants aux plus futiles, tout le
passionne. A courber l'échine pour ses recherches, il a attrapé une scoliose
carabinée et est incapable de se tenir droit, ce qui n'ajoute rien à son
sex-appeal.
Et ces trois compères qui vont
à la queue leu leu, ce sont les points de suspension, ils sont moqueurs,
ne s'expriment jamais jusqu'au bout de leurs idées, peut-être parce qu'ils
n'en ont pas. Leur distraction préférée est le jeu des charades, ils insinuent
et allez donc deviner la suite.
Un peu plus loin, le tiret fait
de la chaise longue, il se prélasse ce paresseux. Ce n'est pas un actif,
il se présente surtout dans les dialogues, se tenant un peu à l'écart,
il a l'air de dire : " je suis là mais ne faites pas attention à moi,
je suis dolent et il me faut rester allongé "
Ceux qui chahutent et font le plus
de bruit, ce sont les jumeaux, les deux -points. Ils ne se séparent jamais,
l'un sur l'autre ils jouent à saute-mouton et sont les rois des explications,
de vrais garnements qui ont un tas de choses à prouver ou à déduire.
Les parenthèses sont beaucoup plus
sérieuses, elles proposent également des informations mais en aparté,
sans insister. Elles se retrouvent en ce moment, sur cette page vide de
texte, alors qu'elles n'ont jamais l'opportunité d'être face à face. Un
peu confuses, elles s'approchent l'une de l'autre, refermant leurs bras
en un cercle d'enlacement affectueux.
Quant aux guillemets, ils se prennent
pour l'aristocratie de la ponctuation. Arrogants ils regardent les autres
de haut, n'étant là que pour encadrer ou pour mettre en valeur, ce sont
des oisifs invétérés, des vaniteux imbuvables.
Le temps passe, la charmante virgule
se sent, à son tour,observée. Elle explore l'espace afin de découvrir
le regard investigateur. C'est celui d'un signe de petite taille, rondelet
sur les bords, au sourire engageant, l'air décidé et ne doutant de rien.
Comme une petite boule, il roule vers la virgule, avec beaucoup d'assurance,
il est prêt à engager la conversation.
Elle, timidement, baisse les yeux,
lui, admiratif, commence à parler. Civilement il se présente, inutilement
d'ailleurs car elle avait reconnu le point. Tout le monde connaît le point,
il a une renommée notoire que personne ne met en doute.
Il parle, elle écoute, il questionne,
elle répond. Leurs regards se croisent, s'accrochent, se rencontrent.
Il est charmé par sa délicatesse, elle est impressionnée par son assurance
virile. Ils s'explorent, se racontent, découvrent qu'ils ont beaucoup
de choses en commun, et que souvent ils se complètent. L'atmosphère se
détend, il la fait rire, elle rougit, se laisse aller… il devient entreprenant,
elle est séduite. Leurs yeux ne se quittent plus, ils se sont tus, une
attirance magnétique annonce le désir… doucement il se penche au-dessus
d'elle...
Et c'est ainsi que naquit le point-virgule,
grâce au manque d'inspiration d'un pauvre écrivain . Cet enfant de l'amour,
engendré lors d'une rencontre fortuite, ressemble à ses deux parents
comme deux gouttes d'eau, il se sent heureux et comblé lorsqu'on lui conte
l'histoire de sa naissance. Point final !
©Aliza Claude Lahav
Mai 2003



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