Le Marchand de Rêves

 

   Il était une fois un petit bout d'homme; il était si petit que personne ne pouvait le voir. A sa naissance sa maman l'avait deviné plutôt qu'aperçu et pour l'allaiter, elle se servait d'une loupe afin de trouver ses minuscules lèvres affamées. L'enfant grandit, mais si peu ! Elle lui chanta des berceuses joyeuses, d'autres emplies de regrets. Mais la plupart du temps elle se plaisait à lui prédire un avenir heureux, à lui inventer des aventures romanesques. Elle lui chuchotait à l'oreille : " tu seras magicien, tu imagineras la vie, tu seras marchand de rêves. "

   Lorsqu'il devint un jeune homme, il comprit qu'il ne pourrait exercer aucun métier ordinaire. Comme tous les enfants il avait rêvé d'être pompier, mais jamais il ne pourrait soulever les lourds tuyaux ou conduire la belle voiture rouge. Puis il avait voulu être médecin; il aurait tant voulu aider les enfants à grandir. Mais comment ausculter les malades sinon avec une échelle ? Il avait pensé également au métier d'aviateur mais il se serait perdu sur un grand siège désertique avant de pouvoir saisir ces manettes qui lui paraissaient énormes. Tout cela n'était vraiment pas pratique…

   Le petit bout d'homme suivit donc le chemin tracé par sa maman de longues années plus tôt. Il devint marchand de rêves. Evidemment il s'agit d'un travail de nuit, qui est d'ailleurs assez mal rémunéré, mais l'on ne peut pas toujours choisir, il faut quelquefois se contenter de peu. Chaque soir notre petit bout d'homme commençait ses visites assez tôt, il s'occupait d'abord des plus jeunes, mais il n'y avait pas de limite d'âge pour obtenir ses services. D'ailleurs il faisait souvent des heures supplémentaires, il allait greffer quelques jolis rêves dans l'âme de retraités somnolents sur un fauteuil, en début d'après-midi. Il se faufilait agilement dans les maisons par des fenêtres entreouvertes, par des portes mal fermées, par des failles invisibles à l'œil nu. Il avait appris à grimper sur le lit, se posait délicatement sur l'épaule de l'insomniaque, coincé entre le cou et l'oreille, il caressait doucement la joue, faisait une légère pression sur les paupières qui s'alourdissaient petit à petit. Le petit bout d'homme murmurait, comme une mélopée monotone, le rêve qu'il trouvait bon de susciter à son patient. Comme il avait beaucoup d'expérience il se trompait rarement, cependant il était arrivé, une ou deux fois, que le rêve se transforme en cauchemar; c'est que dans une longue carrière il est inévitable de faire quelques erreurs. Mais dans l'ensemble ses choix étaient infaillibles et amenaient souvent un léger sourire sur les lèvres du dormeur. Sa réserve de songes était grande, il y en avait pour tous les âges, pour tous les goûts, pour toutes les occasions.

   Les enfants malheureux, ceux qui avaient été beaucoup grondés, qui avaient eu tout faux à l'école, qui s'étaient chamaillé avec leur meilleur copain, ceux-là avaient droit au merveilleux rêve du " magasin de
jouets " . Une immense surface de liberté remplie des richesses les plus désirées, des poupées causantes, des robots vainqueurs, des trains électriques anti-déraillants, des soldats de plomb extrêmement légers, des ballons qui vont toujours droit au but, des petites autos démontables et incassables, des billes chamarrées, des maisons de poupées, des panoplies d'indiens pacifiques, des déguisements de carnaval, des bicyclettes dorées, des trottinettes démodées…
   Les mal-aimés de tous les âges se voyaient emportés vers des rivages de tendresse, où régnaient la tolérance, la gentillesse; les visages y étaient souriants et les bras étaient toujours ouverts. Les frustrés, les exaspérés, ceux pour qui le monde ne fait pas justice, ceux qui ont les nerfs à fleur de peau, ceux-là se laissaient glisser sur un nuage de bien-être, s'enfonçaient dans un duvet de calme et de sérénité, sur des plages accueillantes faites de sable chaud et fin. Les assoiffés d'amour, les esseulés, les laissés pour compte, se mouvaient avec grâce dans un palais de conte de fée, qui ne cessait pas à minuit pile mais qui au contraire se terminait souvent (pour les privilégiés) en rêve bleu un peu mouillé. Les timides, les coupables de tout et de rien, ceux qui sont las de leurs charges, ceux qui ont trop d'ouvrage ou trop de responsabilités, ceux là planaient sur l'aile d'un ange pour un tour du monde en classe de luxe.

   Le petit bout d'homme était le réparateur des journées difficiles, des tristesses, des frustrations, des colères. Il était le vidangeur des âmes en peine. Il était assez fier et quelquefois si sûr de lui qu'il se prenait pour le père Noël. Il aimait tant faire plaisir que des poussières de ravissement retombaient sur lui…

   La sonnerie du réveil retentit d'un son strident, notre marchand de rêves reçut entre les côtes un coup de coude bien balancé, suivit d'un bougonnement agressif : " Alors ? Qu'est-ce que tu fous ? Tu vas être en retard à ton boulot, grouille-toi ! " Notre homme s'extirpa avec regret de son rêve, releva péniblement son mètre quatre-vingt-dix-neuf de hauteur. Il s'assit sur le rebord du lit conjugal, regarda sa femme d'un regard éteint, insensible aux cheveux en pagaille, au teint blafard, au cœur vide et inaccessible. Vite, il lui fallait avaler son petit café froid, attraper son petit métro, arriver à son petit emploi, blaguer avec des collègues qui ne l'appréciaient pas du tout, encaisser les railleries sur sa taille hors du commun. Comme chaque matin, ce grand rêveur venait de réintégrer sa petite vie.

Juillet 2002
© Aliza Claude Lahav

    

 

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