La maison enchantée

Il était
une fois une femme avec un manteau de laine et un balai bleu. Elle
portait également un chapeau et il faisait si froid qu'une
buée mauve sortait de sa bouche. Notre histoire commence lors
d'une journée glaciale mais cependant ensoleillée, même
le petit chien, qui suit la dame partout où elle va, est transi
de froid; il n'arrive même plus à remuer la queue alors
qu'il a très envie de se trémousser de joie. C'est qu'hier
c'était Noël et le petit chien, que nous nommerons Bizou,
avait reçu un si beau cadeau qu'il en était encore tout
ému: un énorme os en caoutchouc sur lequel il pourrait
faire ses jeunes dents avides de grignoter. La dame au balai bleu
-nous tairons son nom pour le moment car elle tient à garder
son incognito- semble quant à elle totalement épuisée;
elle a tant travaillé ces derniers temps! Cependant elle continue
à balayer son pas de porte avec énergie, elle déblaie
la neige qui s'est amoncelée durant la nuit, de temps en temps
elle réprimande Bizou qui gamberge autour d'elle. Durant un
moment elle s'appuie sur son balai, admire le paysage feutré
de poudreuse. Malgré sa fatigue, cette brave dame arbore sur
son visage un grand sourire de satisfaction, celui des lendemains
de travail bien fait.
Une fillette qui passait par-là par
hasard, emmitouflée dans son gros manteau d'hiver, ses écharpes,
ses gants et son bonnet à pompons, s'arrêta net à
la vue de Bizou. Elle le trouvait si mignon ce petit noiraud avec
sa tache blanche sur son museau et lui, se sentant admiré,
ne put résister au désir d'être courtisé.
En faisant toutes les petites coquetteries dont il était capable,
il s'approcha doucement en frétillant, avec des petites courbettes
et des yeux tout sourire ; une vraie entrée en scène,
quel cabotin ce Bizou. La fillette fut charmée, elle tendit
sa petite main gantée pour offrir une caresse, Bizou prêta
volontiers sa fourrure noire, brillante de mille flocons de neige.
La petite, émue, enleva son gant, déposa légèrement
sa main sur la tache blanche, la truffe frissonna de joie
-" Bizou! Bizou! Tu m'entends?
" Cria la dame au balai bleu " allez, viens, on rentre!
"
Bizou, du regard attira la petite fille qui
se mit à le suivre. De l'extérieur cette maison avait
un air de mystère, Une porte d'entrée très large,
pas de fenêtres, un large toit dominé par une immense
cheminée aussi large que haute. Curieuse et hésitante,
la petite s'avança, encouragée par le large sourire
de la dame au balai qui s'effaça pour la laisser franchir le
seuil de cette demeure un peu bizarre.
Dès son entrée, la petite fut
éblouie par une forte lumière, comme un grand soleil
un jour d'été, mettant sa main au-dessus de ses yeux
afin de se protéger de cette forte réverbération,
Elle fut ébahie par ce qu'elle découvrait. Bizou, lui,
jappait, courait autour d'elle, se démenait pour lui faire
visiter son foyer. La dame, elle, avait enlevé son manteau
de laine et son chapeau, abandonné son balai bleu dans un coin,
et riait aux éclats devant ce visage ahuri.
La pièce était immense, les
murs multicolores décorés de frises de fleurs, de fruits
et de friandises. Rien qu'à les regarder on avait envie de
les lécher. Le plafond scintillait de mille étoiles
en plein jour. Et partout, dans toute la pièce, amoncelés,
entassés, éparpillés, dans un désordre
total, des jouets de toutes formes et de toute grandeur. Des jouets
pour petits et grands, une multitude de jouets !
La dame s'approcha de la petite fille et lui
dit gentiment : " Enlève ton manteau, mets-toi à
l'aise et fais comme chez-toi. Tu peux fouiller, admirer
tu
pourrais peut-être nous aider à mettre un peu d'ordre
dans tous ces laissés-pour-compte, il y a toujours des commandes
en double. "
Le sol était recouvert d'une moquette
feutrée, de couleur blanche, qui faisait penser à un
champ de neige immaculé. On avait tout de suite envie de s'y
rouler, ce dont Bizou ne se privait point. Un peu partout un déploiement
de panoplies de toutes sortes, de robots, de nounours, d'animaux en
peluche, de hochets, de cubes, de perles, d'instruments de musique,
de ballons, de cerf-volants, de soldats de plomb, de petites voitures,
de grosses voitures, de bicyclettes, de tricycles, de trains électriques,
de boites de jeux, de crayons de couleur
enfin bref, c'était
comme si un magasin de jouets s'était vidé ici pêle-mêle.
La fillette n'en croyait pas ses yeux; elle
fut particulièrement attirée par une mélodie
sur trois notes qui sortaintt d'une boite à musique; sur le
couvercle, une petite ballerine, les bras en l'air, tournait inlassablement.
Tout près de là se trouvait le coin des poupées,
de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, les joues roses et
les cheveux brillants, habillées de vêtements scintillants,
assises ou debout, fermant les yeux ou éveillées, silencieuses
ou répétant papa-maman sans se décourager. La
plupart étaient sorties de leur boite, certaines s'enlaçaient
comme si elles se connaissaient. Et il y avait également des
maisons de poupées, avec toutes les pièces et l'ameublement,
la cuisine et ses ustensiles, la salle de bain et sa petite baignoire,
ses brosses et ses peignes miniatures. Et pour compléter, des
déguisements, des bijoux de pacotille, des habits de cérémonie,
des bagettes magiques, des couronnes de fées
C'était trop, la petite visiteuse ferma
les yeux, elle avait la gorge serrée, un peu de peur et de
joie s'y mêlaient, elle était un peu perdue. Amicalement
Bizou vint se frotter à ses jambes; il avait compris le désarroi
de sa nouvelle amie. Une main légère, celle de la dame
au balai bleu, se déposa légèrement sur l'épaule
de la petite, qui, rassurée, ouvrit les yeux. C'est alors qu'elle
LE vit. Il dormait, affalé sur un grand fauteuil de velours
vert, sa houppelande d'un rouge vif était un peu fripée,
sa longue barbe blanche tressautait au rythme de son ronflement monotone,
son bonnet lui arrivait jusqu'aux yeux, ses joues rougies par le froid
étaient ridées. Sur ses lèvres se dessinait un
grand sourire de satisfaction, il avait l'air heureux
La petite
fille se tourna vers la dame au balai bleu, un point d'interrogation
dans les yeux : c'est Lui? La dame sourit, hocha la tête affirmativement
et mit un doigt sur sa bouche
Chut ! Il fallait le laisser dormir,
il l'avait bien mérité !
La voix de mamie arrivait, lointaine, au travers
des limbes du sommeil : " Allons petite chérie, il est
tard, papi a préparé un bon petit-déjeuner pour
toi." La petite fille s'étira et s'éveilla lentement.
Elle n'était sûre de rien, et ne sut jamais si elle avait
rêvé ou si elle avait vraiment pénétré
dans la maison du père Noël. Ce dont elle était
maintenant persuadée, c'est qu'il existait également
une mère Noël et un toutou Noël. Et qui pourrait
lui prouver le contraire !
©Aliza Claude Lahav
Janvier 2004