Ce conte a été écrit l'anné dernière pour mon amie Chrysanthème, alors qu'elle devait subir une opération chirurgicale. Elle en est au même point ces jours ci, je lui dédie à nouveau ces quelques lignes.

 

Le désert

 

    Tout était silencieux, l'avion s'enfonçait doucement dans une stratosphère ouatée, ce qui semblait bizarre puisqu'il venait de prendre l'envol et qu'il aurait dû déjà atteindre une haute altitude.
    La jeune femme se sentait lasse en ce début de voyage, allongée de tout son long corps, les membres lourds, ses cheveux noirs et abondants cachés sous un bonnet coquin, son regard de jais masqué par des paupières persiennes.
    Tout était étrange dans cet avion, les sièges étaient vides, elle était la seule voyageuse, elle avait les yeux clos et pourtant elle voyait ce qui se passait autour d'elle. L'appareil voguait maintenant à travers une couche de nuages d'un blanc éblouissant, la lumière du soleil était très forte, Il faisait chaud et pourtant elle avait froid, elle était très peu vêtue.
    Elle sentit un flux de bien-être s'écouler dans son corps qui devenait lourd et doucement évacuait toutes les tensions, toutes les misères. Par le hublot elle vit, assis à califourchon sur un altocumulus, flotter un petit bonhomme aux yeux bleus et rieurs, un sourire étalé sur la face. Elle aurait juré qu'il lui avait fait un clin d'œil en passant.    Une voix lointaine susurrait des mots énigmatiques sur un fond de musique douce qui invitait à la détente. L'esprit de la jeune femme naviguait dans un temps indéfini, sur une vague de calme et de sérénité, un fluide de plaisir ambigu se propageait lentement en elle. La voix distincte d'une hôtesse de l'air prédit une destination de rêve et un atterrissage qui se produirait incessamment. La cabine de l'avion était maintenant dans une semi-obscurité, vide de voyageurs mais peuplée de voix et de présences amicales.
    La jeune femme concentra son attention sur un paysage hors du commun pour quelqu'un, qui comme elle, venait du froid. Un désert blond et radieux, ondulant et cambré par ses dunes de sable clair et chaud, un ciel sans nuage aucun, d'un bleu presque indécent. Le tout l'invitait à poser délicatement ses pieds nus sur cette terre de volupté et de laisser venir à elle les senteurs de la magie du désert. D'emblée elle fut séduite par la facilité de mouvements qu'elle éprouvait, son corps répondait à tous ses désirs, comme une sylphide elle se mit à danser légèrement, inventant à cet instant même la liberté suprême. Au loin, très loin, au milieu de toute cette couleur ocre, une tache de verdure, une nature florissante et touffue l'attira, éveillant sa curiosité… elle y fut rendue en un tour de fantasme, portée par un souffle de vent tropical. Elle se retrouva dans une palmeraie immense. Au centre des hauts palmiers altiers, un bassin d'eau profonde parsemé de grandes plantes aquatiques de toutes les nuances colorées que l'on pût imaginer. Un tapis de sable fin la mena naturellement vers une tente de toile foncée, dont les rebords abaissés enveloppaient une présence mystérieuse. La tenture d'entrée se souleva d'elle-même révélant un abri de fraîcheur dans une pénombre bienfaitrice.
    La jeune femme découvrit alors un espace enchanté, le palais des merveilles. Des tapis épais recouvraient le sol, des voilages chatoyants cachaient les modestes parois, des tables basses faites dans un bois précieux de santal, de grands plateaux d'un cuivre rouge recouverts de pétales de roses odorantes, un peu partout des coussins de soie brodés de fils dorés et argentés, des lampes finement ciselées donnaient une lueur irréelle à ce merveilleux décor. Il y avait également des plateaux chargés de fruits exotiques et rares, d'autres de fruits confits secrétant une sève succulente, des pâtisseries alléchantes et croustillantes, des carafes de cristal contenant des breuvages clairs et prometteurs de plaisir.
    Au centre de l'espace se trouvait, imposant par sa taille et sa richesse, une couche somptueuse recouverte de satin, surmontée d'un baldaquin de velours. Là, une femme attendait la visiteuse, Shéhérazade en personne, parée de ses plus chastes voiles, souriante et accueillante.

"Viens à moi, dit-elle, ne crains rien car je suis ton amie.
Tu partageras mon festin, je te dirai des contes,
je te dirai la joie, je te dirai la vie.
Je te chuchoterai mes secrets, tu me diras tes espoirs.
Tu seras ma sœur je serai ton miroir."

    Et c'est ainsi que se déroulèrent toutes les heures du jour, en confidences, visages rapprochés elles se dirent leurs joies et leurs peines, partageant leurs rires et leurs larmes. Elles goûtèrent aux saveurs des mets délicats, s'enivrèrent un peu d'un nectar doux comme le miel, se félicitant du bonheur de cette amitié naissante.
    Puis le crépuscule fut là, les premières étoiles allaient pointer. Dans le désert la nuit tombe très vite, sans grand préavis. Les serviteurs allumèrent les lampes, des femmes voilées vinrent parfumer un bain pour Shéhérazade, celle-ci se prépara à recevoir son maître et seigneur, son roi. Celui pour lequel, durant mille et une nuits, elle inventa les plus belles légendes à jamais contées… mais elle garda ses jours pour une privilégiée qui, sur un nuage éthéré, sut la rencontrer.

    Une douleur sournoise serpentait le long de son échine. Doucement elle ouvrit les yeux, une infirmière réglait le goutte à goutte de la perfusion. Le moniteur émettait un son mat et régulier, les murs étaient lisses et d'un vert pâle écœurant, un léger vertige la fit grimacer.

    Le jeune homme se tenait derrière la cloison vitrée, il observait avec attention les premiers signes du retour. De son regard magnétique il attira celui de la jeune femme, avec hésitation il lui sourit, lui fit un petit geste maladroit de la main. Dans son cœur il disait :

«je suis là, permets-moi d'être là car je ne voudrais être nul part ailleurs…»

     La jeune femme referma les yeux sur cette promesse, elle savait que sa réalité l'attendrait avec patience. Avec persistance elle partit à la recherche de son mirage qui tentait de lui échapper.

©Aliza Claude Lahav

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