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L'arbre de Pandore

Vous
traversez la place de l'église, la grande place, celle où
se trouve la fontaine et où se déroule le marché
trois fois par semaine. Suivez la rue étroite qui monte un peu,
si vous êtes en vélo vous aurez du mal parce que ça
grimpe pas mal. Puis prenez sur votre droite, longez les maisons jusqu'à
la sortie du village et continuez tout droit sur le chemin de terre
qui traverse les vignes. A peu près un kilomètre plus
loin, après un tournant, vous le découvrirez, majestueux
par sa haute taille et la largeur de son tronc, planté là
depuis des dizaines et des dizaines d'années, au milieu d'une
verte prairie. C'est le chêne le plus ancien de la région,
nul ne pourrait dire quand et qui l'a planté, il est là
depuis la nuit des temps et tous les villageois le connaissent bien.
Qui ne s'est pas reposé sous son ombrage par les grosses chaleurs
d'été ? Qui n'a pas trinqué et mangé un
bon casse-croûte, le dos calé à son tronc, durant
les vendanges ? Qui ne s'est abrité sous son feuillage touffu
lors d'une averse subite ? Qui n'a pas un peu folâtré auprès
de lui, par une belle nuit de pleine lune ? Tant de noms, de curs
transpercés de flèches, de mots coquins, sont gravés
sur son écorce que l'on pourrait en faire un livre d'or.
Durant toutes ces années il a été témoin
de tous les événements, grands et petits, qui se sont
passés au village. C'est qu'il en a vu et entendu de toutes sortes
! Des pique-niques bruyants, des chuchotements doux, des bisous charmants,
des transactions douteuses, des querelles d'amoureux, des disputes de
couples, des divergences de voisins, des rires d'enfants, et même
monsieur le curé qui venait chaque dimanche à l'aube répéter
son sermon. Il a vu des liens se faire et se défaire, des visages
heureux et d'autres miséreux, des disputes et des réconciliations,
des amours et des haines. Il est le réceptacle des confidences
des environs. Je devrais dire " il était ", on ne s'y
habitue pas, mais c'est au passé qu'il faut parler de lui maintenant.
Le
malheur arriva une nuit d'orage, une nuit que les habitants du village
n'étaient pas prêts d'oublier, et pour cause, rien ne serait
plus pareil après cette nuit houleuse. L'incident s'est produit
depuis bien des années, mais pour les villageois il reste une
référence dans le temps :
Ceci était "avant" ou "après"
l'orage, disaient-ils d'un air entendu, certains d'un air rigolard et
d'autres en baissant les yeux.
La
journée avait été exceptionnellement chaude, une
chaleur lourde et sèche, des températures jamais atteintes
dans cette région montagneuse. Les anciens ne se souvenaient
pas d'une telle canicule depuis cinquante ans et plus. Les fermiers
avaient dû cesser le travail des champs en début d'après
midi tant l'atmosphère était lourde et l'air irrespirable.
A la tombée du jour le ciel assombri était sillonné
d'éclairs et des nuages de plomb commençaient à
s'amasser au loin. On avait rentré les bêtes, seuls les
chiens hurlaient la gueule pointée vers l'horizon; les chats,
eux, le dos arrondi, se cachaient dans les recoins les plus obscurs.
Les vieux avaient abandonné le pas de leur porte et même
les enfants avaient cessé de chahuter
C'est alors que la colère du ciel s'abattit
sur la terre. La colère ? Que dis-je ? La rage
une vraie
crise de folie furieuse. Tous les éléments étaient
de la partie, des bourrasques de vent, des tornades de pluie, des éclairs
fulgurants, des coups de tonnerre abasourdissants, tous absolument déchaînés.
Au petit matin le calme était revenu,
un calme humide et froid, une aube sinistre ! Ce n'est que vers le milieu
du jour que la nouvelle se répandit dans le village. Un fermier
qui était monté sur ses terres, avait découvert
le grand chêne abattu sur le sol, fendu sur toute sa longueur
par la foudre. Le géant, le majestueux, le robuste, était
là, allongé inanimé, tranché des racines
au faîte, ses branches brisées, ses feuilles éparpillées
sur la terre détrempée, ses glands dispersés jusqu'à
plusieurs mètres de son épave.
De
son écorce malmenée, de sa chair écorchée,
s'échappèrent à la débandade tous les secrets,
petits et grands, que le colosse avait absorbé durant tant d'années.
Quelques générations de secrets, emprisonnés jusque
là dans les fibres vitales de l'arbre, se virent libérés
en cette nuit d'orage par un seul coup de tonnerre. Désemparés
par cette délivrance soudaine, les secrets s'envolèrent,
invisibles mais bruyants, vers les maisons du village. Mais voilà,
comment savoir où aller ? Comment connaître la destination
de chacun, l'adresse appropriée ? Ils errèrent donc un
peu au hasard dans les ruelles, sur la place du marché, sur le
parvis de l'église, en jouissant de cette liberté nouvelle.
Puis doucement, insidieusement, ils s'infiltrèrent dans les maisons
au gré de l'instant, sans se soucier de la discrétion
qui est, en général, dans leur nature. Comme une tornade
ils passèrent de bouches à oreilles, se répandant
dans le village plus vite qu'une épidémie de choléra
et semant une zizanie collective incroyable. Les rumeurs et les ragots
firent rage, souvent à voix basse mais également à
la cantonade, dans les foyers et sur la place publique. Jusqu'au confessionnal
qui fut à l'écoute de détresses et de repentirs
quelquefois un peu tardifs. Tous les habitants participèrent
à colporter les secrets soudain révélés
au grand jour, comme s'ils étaient la propriété
de tous, chacun les modelant à sa façon.
Durant
des jours et des nuits, le village tout entier fut en effervescence.
Un village entier malade de tristesse et de colère, de rancur
et d'amertume, de nostalgie et de doux souvenirs. Il y eut des cris
et des pleurs, des rires et des soupirs, des mésententes et des
complicités et surtout des explications à n'en plus finir.
Puis les jours passèrent, les secrets,
qui n'en étaient plus pour personne, perdirent leur intérêt,
et l'on s'aperçut que rien n'avait changé, le village
avait résisté à la tourmente. La vie reprit son
cours, au rythme des saisons, des naissances et des disparitions. Au
rythme des intempéries.
Dans
les mémoires le grand chêne restait présent comme
une cause de discorde, ce n'était pourtant pas ce qu'il méritait.
Le monarque déchu était resté là, au milieu
des champs, abandonné, sans vie. Son vieux tronc desséché
et ses branches brisées restaient les dernières preuves
de la violence de l'ouragan qui s'était abattu sur le village.
Les enfants venaient y jouer et explorer les reliquats du géant,
en contant son histoire à leur façon. Seule une petite
fille à l'intelligence pointue en tira conclusion, elle dit au
petit garçon qui la suivait partout où elle allait :
"
Les grands sont bêtes, ils n'ont rien compris ! Même si
ça prend des milliers d'années les secrets sont toujours
découverts, un jour ou l'autre
"
Et le petit bout d'homme, les yeux déjà débordant
d'amour, répondit :
" Y vaut mieux
rien leur dire, moi je le dirai pas, c'est promis !
Ce sera notre secret, tu veux bien ? "
A côté
de l'arbre mort une pousse nouvelle sortait de la terre.
©Aliza Claude lahav
octobre 2002


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