Le visage de cet homme ne m’était pas
étranger, je fouillais dans mes souvenirs sans pouvoir y mettre
un nom. L’ardeur de son regard ne trompait pas, lui me connaissait.
Dans ce grand magasin, bourré de monde à la veille des
fêtes, l’homme avait l’air d’être en
pays de connaissance ; il vaquait avec nonchalance, humant un parfum,
ouvrant une boite de fond de teint, sans pour cela détourner
son attention de mes va et vient. Il y avait dans ses mouvements lents
comme une paresse sournoise qui me mettait mal à l’aise.
Mon cœur dérapa d’un bond lorsque ses yeux se rivèrent
aux miens et me plongèrent dans un océan d’un
bleu clair qui m’aspirait totalement. Involontairement je fis
quelques pas vers lui, j’étais dans un profond désarroi.
Alors que nous étions en plein hiver, des images de soleil
et d’une mer immense remontèrent à la surface…
je me souvenais vaguement qu’il faisait chaud, que la plage
était bruyante de cris d’enfants, que la réverbération
m’éblouissait, et que cet homme au visage pâle
et aux traits tirés qui était devant moi, faisait partie
de ce souvenir lointain. C’est lui qui fit les derniers pas
qui nous séparaient. Nous étions là, silencieux,
l’un en face de l’autre, muet d’une émotion
enfouie et incompréhensible. Ses lèvres se mirent à
trembler et d’une vois très douce il me dit : «
te souviens-tu ? » étonnée, je bégayai
vaguement un ni oui ni non, je savais que quelque part en moi il y
avait l’empreinte de cet homme sans pouvoir la déchiffrer.
Tout se bousculait dans ma tête et je me mis à rire alors
que j’avais envie de pleurer. Il mit sa main sur mon épaule
comme si ce parcours lui était familier, il ne se pressait
pas, il avait tout son temps, laissant ma mémoire fouiller
dans ses fonds de tiroirs. Il s’approcha un peu plus près,
ses doigts fins s’approchèrent de mon visage ; apeurée
et incertaine j’eus un mouvement de recul. Pourtant je pressentais
qu’il pouvait, avec ses mains de virtuose, égrener mes
cordes comme celle d’un violon, me conduisant vers une volupté
de paradis… avec candeur je fouillais dans son regard, espérant
y découvrir un secret, une vision, le contour d’un vague
souvenir qui me mènerait vers ma jeunesse. C’est sa voix,
lorsqu’il prononça mon nom, qui fit ressurgir comme dans
un éclair cet été si lointain durant lequel nous
nous étions aimés. J’ai subi, depuis, bien des
abandons, mais aucun ne fut aussi douloureux, plein de tristesse et
d’amertume. C’était durant un été
de guerre… c’était il y a si longtemps. A cet instant
une voix de femme l’appela par son prénom, il se détourna
de moi et s’éloigna, comme si cette rencontre n’avait
pas eu lieu. Je sentais encore le poids de sa main sur mon épaule,
mi effleurement mi caresse, fragment de mon histoire enfoui dans ma
mémoire afin de moins souffrir. Je le regardais s’éloigner,
il ne se retourna pas, un cri en moi montait sans pouvoir aboutir,
une grande fatigue m’assaillait, j’avais mal à
l’âme.
©Aliza Claude Lahav
Note de l'auteur: j'ai écrit ce texte, il y a quelques mois
pour un atelier
d'écriture.
