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Ma lointaine,
Ce matin c’est le bruit de la pluie qui m’a
réveillé ; ma première pensée
va vers toi, ma main tâtonne, hésite…
le drap est bien tendu, ton oreiller sans un pli.Ta place
est vide depuis plus d’un mois : trente trois jours
et trente quatre nuits; je le sais, tu ne reviendras pas.
Tu es partie un matin, sans un mot de regret, avec quelques
explications ternes, sans te retourner sur ma tristesse,
sans au revoir ni adieu. Un claquement de porte et basta
! Depuis je vis dans une bulle ; le téléphone
peut sonner, le courrier s’entasser, la sonnette
carillonner, moi je suis ailleurs, dans un élément
qui se trouve entre rêve et souffrance, entre abandon
et survie. Tu me diras que je n’ai rien fait pour
te retenir, que j’ai tout fait pour te faire fuir
; tu avoueras que notre histoire a duré bien plus
que l’on ne pouvait le prévoir, qu’elle
était sans espoir, sans avenir, absolument hors
normes.
Je ne sais pourquoi ce matin je m’attardai dans
la salle de bain ; pourquoi je décidai tout à
coup de raser ma barbe vieille d’un mois ; pourquoi
je pris une douche et je m’habillai alors que mon
pyjama froissé me collait presque à la peau
? Et surtout pourquoi, mon bol de café noir à
la main, je m’installai devant mon ordinateur, pris
d’un besoin impérieux de t’écrire.
Je n’ai aucun moyen, puisque tu n’as pas laissé
d’adresse, de te faire parvenir cette lettre. Ce
sont donc des mots partagés entre moi et moi, des
mots inutiles et volages, qui te sont destinés
et qui vont rester enfermés dans ma tour de solitaire.
Je n’ai rien écrit depuis ton départ
; JP invective mon répondeur plusieurs fois par
jour, comme tout bon éditeur qui voit arriver la
date limite d’impression et qui n’a sur son
bureau qu’une vague esquisse d’un projet de
livre. Je sais, JP est mon éditeur mais également
mon ami, et il comprendrait si je pouvais lui expliquer
ce qui se passe en moi. Je me garde bien de le laisser
s’approcher, bien qu’il soit déjà
venu sonner à ma porte plusieurs fois durant ce
dernier mois, je ne pourrais lui parler de ces pensée
qui tournent en vrille dans ma tête et que je ne
comprends pas moi-même. Et puis je sais ce qu’il
me dirait,
« reprends toi, ce n’est pas la fin du monde
; tu savais que ce n’était qu’une aventure,
tu savais depuis le début qu’elle partirait.
»… je le savais sans le savoir, j’avais
fini par y croire, six ans de vie, de saisons qui passent,
de jours et de nuits souvent heureux, quelquefois douloureux,
de mots doux et de grincements de dents, de rire et de
caresses, de complicité et de battements de cœur,
tout cela c’est plus qu’une aventure. Tu as
pris possession, tout d’abord, de mon corps puis
de mon âme toute entière. Tu as habité,
réchauffé, orné, enjolivé
ma vie, comme tu l’as fait dans ma maison. Tu t’es
installée, je t’ai laissée envahir
tous mes territoires.
Je me suis posté devant la fenêtre et j’attends,
je ne sais trop quoi… sans doute Godot. La cour
est calme, les pavés luisants d’une pluie
fine et continue, la matinée est déjà
bien entamée, le va et vient des départs
à l’école et des croissants chauds
est passé, la plupart des rideaux sont tirés
et certaines persiennes sont fermées. La vieille
dame du quatrième étage, celle avec qui
tu sympathisais, m’a fait un petit sourire en secouant
son chiffon de poussière… je me dis qu’elle
n’est guère plus âgée que moi,
qu’il y a quelques jours seulement j’étais
encore un homme jeune, plein de vie, et qu’en un
mois j’ai réintégré ma propre
chronologie. C’est toi qui m’avais mis en
tête que vingt cinq ans d’écart entre
nous était plutôt un avantage qu’un
désastre, un détail qui ne devait pas stopper
nos élans ; je me suis laissé convaincre
facilement, sans grande résistance. Tu étais
si belle, si jeune, si attirante, si succulente, si drôle,
si facile à épater, à faire rire,
si douce, si aimante, si amante… je me suis laissé
prendre au piège. Je n’ai que ce que je mérite
; la vieillesse va prendre ta place et je vais la laisser
faire son travail de sorcière malveillante.
Pour la première fois depuis
que tu es partie j’ai bien dormi ; j’ai
rêvé, pas de toi, de JP , bizarrement il
avalait tout mes manuscrits, tous ceux qu’il a
édité pour moi ; il mâchait page
après page, les yeux exorbités, et en
même temps il écrivait sur un grand tableau
noir : « n’écris plus, n’écris
plus ! ». Je me suis réveillé amusé.
J’ai essayé de l’appeler ; il ne
répond pas sur son portable et sa secrétaire
m’a dit qu’il venait de partir en voyage
; ce qui me donne un peu de répit quant au manuscrit
tant attendu.
Tu me manques mais il me semble que je reprends pied.
Je n’ai pas encore laissé entrer la gardienne
pour faire le ménage de peur de laisser échapper
un peu de ton parfum qui flotte encore ça et
là ; mais ce matin j’ai enfin changé
les draps ; le creux laissé par ton corps a disparu.
J’apprends que les larmes de l’abandon ont
un autre goût que celles de la tristesse, qu’elles
sont plus amères et que leur source provient
de toutes les déroutes, de toutes les désertions
du passé.
Te souviens-tu de notre première fois ? J’en
doute, tu étais complètement ivre ; c’était
chez JP lorsqu’il a pendu la crémaillère
rue Dauphine. Il m’a dit « occupe toi d’elle
», ce que j’ai fait avec beaucoup de constance
d’ailleurs, comme tu avais perdu tes clés
je t’ai ramenée chez moi ; tu n’es
pratiquement plus repartie. Durant toutes nos années
communes tu as toujours pensé que cette nuit
là nous avions fait l’amour ; je ne t’ai
jamais démentie ; je pense que cela m’arrangeait
de laisser cette idée erronée dans le
vague. Tu paraissais si jeune et tu étais si
jolie, mais aussi si démunie et angoissée…
tu pleurais sans savoir pourquoi ; j’ai compris
bien plus tard qu’il ne fallait pas te laisser
boire, tu as le vin triste ma lointaine. Cette nuit
là il ne s’est rien passé, je t’ai
tout simplement prise dans mes bras et je t’ai
bercée, tout doucement, comme un bébé,
jusqu’à ce que tu t’endormes. Ces
quelques heures où tu étais si près
de moi et en même temps si loin, sont restées
l’un des plus beaux souvenirs de ma vie, rangés
soigneusement dans mon tiroir secret.
Je ne sais même pas pourquoi je t’écris
tout cela, cette lettre ne partira pas ; je ne saurais,
d’ailleurs, pas à quelle adresse te l’envoyer.
Je voudrais reprendre ma vie, me remettre à écrire,
oublier… mais comment imaginer une histoire alors
que la nôtre me fait encore si mal et que souvent
j'ai des pulsions de colère? Je voudrais te prendre
par les épaules et te secouer et crier et hurler
et pleurer : « sors de ma peau, sors de ma tête,
sors de mon corps, et pas seulement de ma vie ».
C’est que tu m’as ensorcelé, sorcière
que tu es ; enfourche ton balais de misère et
vas-t-en loin d’ici. Si tu étais là,
près de moi, si tu revenais penaude, je te prendrais
par les épaules, je t’enlacerais et je
t’aimerais jusqu’à épuisement,
jusqu’à ma mort.
Quelques jours sont passés, comme
un grand malade j’ai perdu la notion du temps.
Je n’ai pas fait grand-chose, écouté
de la musique, rêvé, vagabondé dans
ma mémoire de toi, de ton corps, de ton rire,
de tes yeux lorsqu’ils basculent au bord du plaisir…
je suis comme un convalescent, faible, mais j’ose
à nouveau poser mon regard sur le monde. La gardienne
m’a monté le courrier, il n’y avait
que des factures ; il me faut envisager sérieusement
un retour à une réalité mesquine
et ennuyeuse de chaque jour. Reprendre mon travail d’écriture
serait bien si ma verve n’était pas complètement
paralysée. JP, lui, a disparu ; à son
bureau personne ne sait où il se trouve. Il ne
m’appelle plus, son téléphone est
sur répondeur depuis plusieurs jours ; j’aurais
pourtant bien besoin d’un ami pour m’aider
à me remettre à flots.
J’ai marché longtemps dans les rues de
Paris, sans savoir où j’allais, tête
baissée sur l’asphalte grise, insensible
aux bruits de la vie. Sur les bords de la Seine, j’ai
fixé les eaux profondes de couleur incertaine
; je suis resté là, immobile et hésitant,
durant un long moment. Une pluie fine m’a sorti
de ma léthargie morbide. Je suis las, si las…
En rentrant j’ai rencontré, sous la voûte
de l’immeuble, la vieille dame, ta « copine
», qui secoue souvent ses chiffons et qui en profite
pour nous épier. Je t’assure que je n’avais
aucune envie de m’arrêter à papoter
et comme j’essayai de passer avec un petit salut
de la tête, elle m’arrêta sans me
laisser la possibilité de m’esquiver. Avec
un grand sourire elle me dit :
« J’ai reçu une carte postale de
votre femme ; c’est vraiment gentil de sa part.
Vous devez être bien occupé pour la laissez
partir si loin en vacances solitaires… il est
vrai que le Canada a l’air d’être
un si beau pays. Mais tout de même monsieur, la
laisser partir comme ça toute seule... on n'a
pas idée.» Après quelques secondes
d’ahurissement je déguerpis comme un malfaiteur
que l’on a pris en flagrant délit, j’avalai
les escaliers à grandes enjambées, me
précipitai sur mon téléphone et,
à bout de souffle, composai le numéro.
Ce n’est qu’après maintes menaces
que j’obtins, de la secrétaire, quelques
renseignements ; en effet JP se trouve à Montréal
où il monte une nouvelle maison d’édition,
c’est pour un temps indéterminé.
Montréal? Pour un temps indéterminé?
Je suis anesthésié, groggy, j’ai
trop mal pour avoir mal… c’est décidé,
cette lettre restera dans l’un de mes tiroirs
à fouillis, parmi tous les mots qui ne sont pas
faits pour être dits.
Tout se bouscule dans ma tête en même temps
que la rage m’envahit ; une idée germe
et s’impose. Je sais exactement quel sera le sujet
de mon prochain roman ; l’intrigue se met parfaitement
en place. Ce sera, sans aucun doute, un thriller !
©Aliza Claude Lahav
Avril 2009
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